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Jeudi 2 septembre 2010 4 02 /09 /Sep /2010 23:59

Les Deux Princes

 

 

Ce texte là a été écrite pour un duel de nouvelles. A l'heure où je poste cet article, les votes vont commencer, nous verrons bien le résultat. Les contraintes sont les suivantes : "Vous êtes un prince, et votre frère aîné est l'héritier du royaume. Vous vous aimez depuis votre enfance, mais vous vous rendez compte qu'il cherche à se débarrasser de vous. Pourquoi ? (Soyez originaux) et comment ?". Je participe à ce genre de duel quand l'inspiration me manque, les contraintes me permettant alors de remédier à ce problème.

 

Concernant ce duel, je n'avais strictement aucune idée jusqu'à ce soir, date limite pour écrire le texte. J'ai finalement eu une idée, en contournant légèrement le sujet tout en restant dans les contraintes (du moins je l'espère). Cela donne ce texte, que j'espère que vous apprécierez.

 

Bonne lecture !


p-prince1.jpg

 

          -        Prince, mon frère, la chasse va bientôt commencer !


          C’était le Jeu ! Un grand sourire vint éclairer mon visage : j’adorais ces moments qui, j’en suis sûr, resteront mes plus beaux souvenirs lorsque les vieux jours arriveront. Je courus en direction de l’appel,  criant :

 

          -        Me voici, ô mon frère ! Ne doutez pas que je serai à vos côtés lorsque le sanglier viendra à attaquer !


           Je ne sais pas vraiment comment le Jeu a commencé, ni d’où nous était venue cette idée. Sûrement de notre complicité, des moments que nous passions ensemble à refaire le monde. Nos statuts n’étaient alors pas à la hauteur de nos ambitions, et nous nous étions auto-proclamés Princes. Mon grand-frère Nathan est tout naturellement devenu le Prince Héritier, tandis que je devenais le Prince cadet.

 

          Quand nous commencions à jouer, nous n’étions alors plus de simples enfants en train de se divertir, nous devenions l’espace de quelques heures les deux fils du roi du Royaume d’Aldrin ! Nos parents avaient accepté la situation avec sourire discret et nous étions devenus leurs « petits princes ».

 

          Même s’il s’était bien écoulé cinq années depuis le début du Jeu, nous le poursuivions régulièrement ; mon frère du haut de ses seize ans, et moi, Roger, de six ans son cadet. Depuis peu, une Princesse s’était jointe à nous : Claudia. Elle et mon frère se fréquentaient depuis plusieurs mois, et il l’avait rapidement intégrée à notre monde.

 

          La chasse tourna vite court. C’était en général mon frère qui improvisait le gros du scénario. Cette fois-ci, je me pris un coup de corne du sanglier en tentant de sauver Nathan. Celui-ci, avec sa princesse, me porta jusqu’au grand pommier dans le jardin.

 

          -        Seul le pouvoir du pommier pourra guérir une si grande blessure. Reste-là mon frère, une heure durant, pendant que nous nous retirons, ma promise et moi, à l’intérieur pour laisser les forces de la nature œuvrer pour ta guérison !


          Et ils me laissèrent là. Encore une fois. Depuis quelques temps, les scénarios de mon frère se finissaient souvent ainsi. Malgré toute l’affection que je lui portais, un doute avait fini par s’insinuer en moi : mon frère voulait-il se débarrasser de moi ?

 

          Une fois, il avait mis en scène une fuite éperdue avec la princesse Claudia pour semer un dragon qui m’avait fait prisonnier et venir me délivrer bien plus tard. Une autre, c’est moi qui devait courir jusqu’à l’étang à vingt minutes de là pour chercher un remède destiné à sauver Nathan de la maladie rouge.

 

          Non vraiment, il fallait que j’en aie le cœur net ! Il restait à régler le problème de ma blessure de sanglier… J’imaginai alors une pomme tombant de l’arbre. Une pomme dorée, brillante et lisse,  appétissante comme aucune ne l’avait jamais été à mes yeux. Sans même y réfléchir, j’en croquai un bout. Une onde de bien-être m’envahit, de l’estomac jusqu’à chaque partie de mon corps, pour se concentrer finalement sur ma blessure en un doux picotement.

 

 

          Quelques secondes plus tard, j’étais parfaitement guéri. Je me relevai prestement, bien décidé à découvrir de quelle façon mon frère ainé et Claudia priaient pour moi. Je m’approchai de la demeure, le plus furtivement possible. Une à une, je parcourus les pièces, vérifiant à chaque fois si elles étaient occupées.

 

          Il ne resta bientôt plus qu’une solution, la plus évidente : les quartiers de Nathan ! J’avançais prudemment, percevant les voix de Claudia et de mon frère. La porte était entrouverte, me permettant de les voir. Ils étaient tous deux assis sur le lit, Nathan ayant passé le bras dans le dos de sa bien-aimée en une douce étreinte.

 

          La vision était emplie de tendresse. Un Prince et sa Princesse, isolés du reste du monde, heureux dans leur bulle protectrice. Un enfant de dix est sensible à ces choses là. Qu’ils étaient beaux, rayonnants de bonheur. C’est pour ces quelques instants volés que Nathan m’occupait ailleurs. Comment lui en vouloir ?

 

          Mais soudain leurs yeux se fixèrent. Comme plongeant l’un vers l’autre – l’un dans l’autre – leurs visages se rapprochèrent lentement. Sous mes yeux, ils s’apprêtèrent à commettre l’irréparable, ils allaient s’embrasser ! Ils étaient magnifiques mais ne se rendaient alors pas compte de ce qu’ils étaient sur le point d’accomplir. Le baiser est toujours le dernier chapitre des contes. S’ils s’embrassaient, le Jeu serait terminé. Pour toujours.

 

          Je voulus bouger, empêcher mon univers d’être détruit, mais je restais paralysé d’effroi. Leurs lèvres s’approchèrent encore. Une pause, ils inspirèrent profondément, comme pour apprécier cet instant, magique pour eux, mais qui allait dissoudre le monde auquel je tenais tant. Ils diminuèrent encore la distance, leurs bouches s’effleurant enfin. C’était la fin du Jeu.

 

 

          Je ne voulais pas être un simple enfant.

Par Quadehar - Publié dans : Récits
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Vendredi 20 août 2010 5 20 /08 /Août /2010 19:21

Un médaillon

 

Voilà quelques temps que je n'ai pas publié de texte. J'ai récemment décidé de terminer celui-ci, que j'avais commencé il y a un mois sans jamais trouver le temps de le finir. Il s'agit d'un essai, je voulais tester l'écriture d'un texte fantastique. C'est un texte que j'aime bien, mais qui ne correspond pas parfaitement à ce que je voulais. Cependant, je ne pense pas renouveler dans l'immédiat l'écriture d'un texte fantastique. Sur ce, bonne lecture !

 

http://img.1.vacanceo.net/classic/4029.jpg

 

               Je ne sais pas ce qui a bien pu me pousser à me rendre dans cette ruelle lugubre. L’air y semblait plus froid, moins respirable. Je venais de quitter le monde estival ensoleillé de ma ville pour entrer dans l’univers froid et intemporel de cette ruelle. Mes pas m’avaient mené vers une boutique à la devanture ésotérique autant que dépouillée. Un magasin d’antiquités qui semblait constituer lui-même son principal article, tant la vétusté du bâtiment était prononcée.

               Je fus accueilli par un nuage de fumée, qui profita de mon arrivée pour s’échapper dans la rue, loin des démons qui semblaient le poursuivre. Si j’avais l’intime sentiment qu’il valait mieux que je fasse de même, mes pieds en décidèrent autrement et me portèrent dans cette sinistre boutique, qui tenait davantage du repaire mal famé. Malgré le maigre courant d’air provoqué par mon entrée, l’atmosphère était affreusement enfumée, semblait-il par les flammes hésitantes des chandeliers. Il n’y avait pas même l’ombre d’une lumière électrique, rien qui dénote dans cette ambiance d’un autre temps.

                              Partout un bric-à-brac incroyable s’amoncelait, sur des étagères ou de simples tables. L’une des seules caractéristiques communes semblait être la couche de poussière qui recouvrait chacun des articles. Du reste, l’inventaire était hétéroclite : une vieille assiette de porcelaine tenait en équilibre précaire sur le manche de ce qui paraissait être un poignard long. A côté, un ours en peluche décoloré fixait de ses yeux percés le tableau sombre posé sur la table qui lui faisait face.

               Un raclement se fit alors entendre à travers l’opaque fumée. Au fond, une ombre se dessinait, probablement le vendeur. Sa posture morne semblait indiquer tant la fatigue que la vieillesse. J’en détournai soudain le regard, comme poussé par une force mystérieuse. Avançant dans l’un des rayons obscurs, mes pas me portèrent devant une étagère semblable aux autres. Il y régnait là aussi un capharnaüm incroyable, mais je compris d’un coup d’œil la raison de ma présence.

               Posé sur un vieux livre noir, un médaillon semblait m’appeler, attirant irrésistiblement mon regard. Il représentait un phénix délicatement ciselé, sur lequel était gravé un étrange et mystérieux symbole qui me sembla immédiatement familier. Alors que ma main s’avançait pour le saisir, un second raclement juste derrière moi me fit sursauter.

« Je vois que vous avez trouvé ce que vous étiez venu chercher… La voix du vendeur était chevrotante.

-         Il me faut ce médaillon ! Quel est son prix ? Les mots sortirent tous seuls, avant que je puisse me retourner.

-         Chacun des objets regroupés ici possède un passé, et pour certains, un futur également. Ce sont eux qui vous choisissent. Je me contente de les remettre à ceux auxquels ils sont destinés. Cela ne vous coûtera rien. Bon courage. »

               Je me retournai alors, pour constater que le vendeur n’était plus là. Ma main s’était emparée de l’étrange médaillon et je le dépoussiérai soigneusement en revenant sur mes pas pour chercher le vendeur et l’interroger sur ses paroles mystérieuses. J’eus beau chercher, je ne le trouvai pas. Résigné, mais étrangement soulagé, je passai alors le médaillon autour de mon cou tout en sortant de la boutique.

 

               « … grâce à lui je serai toujours un petit peu avec toi… Nous serons réunis pour toujours ! » Elle me sourit de son sourire si beau et si mystérieux à la fois. Celui qui me fait fondre immanquablement. Tout a été très vite. J’ai su dès que nos regards se sont croisés que je voulais la faire mienne, tout mon corps subissait l’attraction de son être. A la réflexion, je crois que c’est elle qui m’a choisi plus que je ne l’ai choisie. Et elle était du genre à obtenir ce qu’elle voulait. Moins de deux semaines plus tard, elle emménageait chez moi, reléguant aux oubliettes mon statut de jeune fils célibataire de bonne famille.

               C’est aujourd’hui le premier jour de notre vie commune. Sans que je ne trouve rien à y redire, elle m’a traîné dans cette boutique enfumée au milieu de cette ruelle lugubre. Mais seul son visage retenait mon attention. Elle a aussitôt craqué sur ce délicat médaillon qu’elle vient tout juste de me passer au cou, et qui représente un magnifique phénix. Elle me tend sa bouche et la mienne vient s’y perdre. Des frissons me parcourent le corps ; qu’elle est belle ! Nous avançons silencieusement, moi légèrement en retrait pour la contempler encore et toujours. Elle en joue, bien consciente de son emprise sur moi, fait onduler ses hanches dans une danse sensuelle qui s’intègre naturellement à sa démarche féline.

Avant que je ne m’en sois rendu compte nous voilà chez moi. Chez nous. Chez elle ? Il commence à se faire tard, mais je n’ai pas faim, si ce n’est d’elle. Sans se retourner, sa démarche m’invite à la suivre dans la chambre. Ce sera notre première nuit ensemble, et nulle perspective ne me semble plus enviable que celle de me consumer entièrement en elle, de me perdre dans son corps enivrant et envoûtant. Goûter à la tentation faite femme…

 

               Je ne me souviens de rien après être sorti de cette étrange boutique. Je me réveillai le lendemain matin dans mon lit, les draps étrangement désordonnés, dénudé et le corps alerte, malgré quelques courbatures. Un sombre sentiment de manque m’étreignait, sans que je parvienne à déterminer sa cause. Je me redressai, cherchant à identifier ce sentiment d’oppressante légèreté. Le médaillon ! Il n’était plus à mon cou. Affolé, sans trop comprendre pourquoi, je le cherchai frénétiquement, brassant les draps enchevêtrés. Je le retrouvai bien vite : il était dans mon lit. L’examinant, je m’aperçus qu’un des maillons de la chaîne s’était défait ; j’avais dû remuer plus qu’à l’habitude dans mon sommeil.

               Je me promis d’aller acheter si tôt que possible le matériel nécessaire pour la réparer. Au fond de moi, je combattais un besoin impérieux de m’y rendre aussitôt, brûlant du désir de sentir le médaillon contre ma peau. Mais j’avais du travail. Après une rapide douche, je poursuivis le déballage de mes cartons. Mon troisième jour dans cette maison s’annonçait tranquille, si ce n’était cette sensation de manque étrange. Le souvenir de ma première visite me revint en mémoire.

               Il ne faisait alors ni vraiment soleil, ni vraiment nuageux. C’était une composition insolite des deux, troublante par sa teinte mélancolique. Quelque chose dans cette allée simple et mal entretenue parlait à mon âme. Avant même de lever les yeux sur la maison elle-même, j’avais su à quoi elle allait ressembler. Une étrange émotion m’avait envahi tandis que j’en franchissais le perron. Devant moi, le guide débitait ses boniments, mais je ne l’écoutais que d’une oreille distraite.

               « …magnifique maison, pour sûr ! Mais les temps sont durs, vous connaissez le contexte ! Impossible de trouver des acheteurs potentiels, la plupart ne se déplace même pas pour admirer cette merveille, des années que ça dure ! Et pour ce qui est de la vendre à des gens du coin, c’est peine perdue ! Personne n’ose l’approcher depuis l’évènement tragique ! Pensez-vous ! Un jeune homme que tout le monde aimait dans le village, tout juste marié ! Empoisonné par sa propre femme avec un verre de champagne ! Heureusement qu’elle s’est elle-même donnée la mort, je n’imagine pas ce que les habitants lui auraient fait ! Je ne vous raconte pas cela pour vous effrayer, simplement pour que vous compreniez que personne ne vous dérangera ici, vous trouverez le calme auquel vous aspirez pour l’écriture ! »

               Un mauvais vendeur, mais la maison avait été depuis mon premier regard liée à mon sort. Je n’aurais pas pu m’en retourner et ne plus y revenir. Chose étrange que cet attachement qu’il nous arrive d’éprouver soudainement pour certaines choses, sans que rien n’arrive à l’expliquer… Toujours ce vide contre ma poitrine, avide de retrouver le contact rassurant du médaillon. Résigné, je délaissais un moment mon déballage pour observer plus attentivement la chaîne.

               Le maillon pouvait être refermé assez facilement avec la main. Il bougeait sans difficulté, ce qui était sans nul doute la cause de son relâchement au cours de la nuit. Je le réinsérai dans les deux maillons adjacents avant de le refermer à la force de mes doigts. L’ensemble tiendrait bien le temps d’aller acheter des outils. Sans même y penser, je passai alors le collier à mon cou.

 

               Les jours ont passé comme dans un rêve. Et toujours près de moi son corps, le contact de ses doigts fins, interminable source du plaisir suprême. Elle est devenue ma raison de vivre. Ma raison de survivre… Chaque matin, elle est là à mon réveil, et je ne la quitte plus jusqu’à la fin de la journée, quand – enivré de son odeur – je sombre à ses côtés. Son parfum enivrant est la seule fragrance qui m’importe, le bleu de ses yeux la seule couleur digne d’intérêt, et le timbre de sa voix mon seul guide dans la nuit. Elle est ma vie, la seule occupation de mes sens exacerbés par sa présence.

               Je ne sais pas exactement ce que nous avions fait les jours précédents. Ma seule certitude est que je ne l’ai pas quittée un seule instant ; le traumatisme qui en aurait découlé aurait été trop profond pour que je puisse seulement l’oublier. Elle est assise en face de moi, sur notre terrasse. Devant moi, une coupe de champagne qu’elle vient tout juste de me servir, mais que je ne bois pas, fasciné que je suis par sa voix envoûtante. Je n’ai pas l’impression d’avoir mangé ou bu quoi que ce soit au cours des jours passés, comme si son corps était la seule nourriture à même de contenter le mien.

               « Rien ne pourra nous séparer, jamais… Crois-moi, aujourd’hui tu vas découvrir l’immortalité… » En disant cela, elle allonge son bras magnifique pour caresser lentement le médaillon qu’elle m’a offert. « Je te fais une faveur que peu de mortels connaissent. La connaissance du désir éternel, et si peu en échange… » Ses paroles m’intriguent, mais y réfléchir plus intensément m’obligerait à détourner mes yeux des siens, qui m’attirent davantage à chaque seconde.

               « Buvons maintenant à notre nouvelle union, capable de transcender la mort autant que la vie… » Machinalement, je saisis ma coupe de champagne et vient trinquer contre celle de la femme qui représente désormais mon existence. Mon âme s’engouffre dans ses yeux dès les premières gorgées. Je me sens tellement bien, soudain. Sans même chercher à lutter, je sombre dans son regard, accueillant la langueur qui m’étreint comme ma destinée. Je ne sens plus rien. Si ce n’est ce picotement, au niveau du médaillon. Et le bonheur de la suivre.

 

 

               Matthieu, du haut de ses 10 ans, explorait vaillamment les alentours de la ville dont il était si fier. C’est un âge où rien ne peut nous atteindre, et où l’aventure est toujours présente au bout du chemin. Il s’était très peu souvent hasardé du côté de la vieille bâtisse, mais on disait en ville qu’un nouveau propriétaire l’habitait. Curieux, il fixait le jeune homme assis sur la terrasse. Celui-ci fixait intensément la chaise vide qui lui faisait face, comme s’il lui trouvait plus d’intérêt que n’importe quelle autre au monde. A bien y regarder, Matthieu crut y apercevoir une colonne de vapeur, presqu’une silhouette transparente. Mais il se raisonna. A 10 ans, il savait très bien que comme le Père-Noël, les fantômes, ça n’existe pas !

Par Quadehar - Publié dans : Récits
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Vendredi 4 décembre 2009 5 04 /12 /Déc /2009 00:31

Des milliers de baisers

   
    

Étoile filante

 



         Des milliers de baisers ; des milliers de milliers, un à un de mes lèvres à tes lèvres déposés. Et à nouveau un dernier, qui en précède un autre, qui laisse la place à d’innombrables ultimes arrivants. Des baisers toujours, humides des larmes qui ont coulé, qui ont effleuré la peau si douce de ta joue pour finalement atterrir au coin de ta bouche. De mes lèvres, je les efface et m’en abreuve. Je voudrais tarir leur source et t’ouvrir celle du bonheur. Je t’embrasse, encore et encore, serre dans mes bras ton corps qui tremble si fort. Ta détresse me pèse ; tu sembles pourtant si légère, si vulnérable, si triste. Des baisers mouillés, encore, mais de nos larmes entremêlées. Mon cœur souffre de te voir ainsi, toi que je n’ai jamais vu pleurer. Te dire « je t’aime » serait dérisoire : l’amour est un sentiment en partie volontaire ; je n’ai jamais eu le moindre choix en ce qui te concerne. Je t’appartiens, c’est tout. Si l’on me demandait de me présenter, je dirais être « celui qui t’aime ». C’est là la seule définition qui compte. Des baisers, encore et toujours, et ce tremblement qui continue, qui diminue et s’amplifie au rythme de ta respiration saccadée. Des baisers…

 

         J’ai croisé une étoile filante, dont la clarté m’a brûlé les yeux. Rendu aveugle, seule sa lumière apparaissait dans la noirceur du Monde. Alors je l’ai suivie. Longtemps je n’ai réussi qu’à l’effleurer avant qu’elle ne s’éloigne encore. Mes échecs étaient vite oubliés et j’ai depuis longtemps cessé d’estimer la distance pendant laquelle je l’ai poursuivie. A chaque instant elle me semblait plus étincelante, d’une clarté plus pure. Alors, quand découragé je m’arrêtai, aussitôt celle-ci me réinsufflait l’espérance. Ce fut une période cruelle, où espoir et déception semblaient ne former plus qu’un seul sentiment, tiraillant sans cesse mon cœur déjà meurtri. Et pourtant je n’aurais pour rien au Monde voulu échanger ma place et retrouver la Terre colorée sur laquelle je vivais jusqu’alors. Sa présence, sa lumière, et la promesse qu’elles transmettaient suffisaient à donner un sens à ma vie, à la rendre préférable à tout autre. Comme je m’attristais de voir les autres insensibles à sa clarté ! Ils ne la voyaient pas, là où j’apercevais une explosion de couleurs toutes plus inoubliables les une que les autres ! Mais je n’avais guère le temps de m’attarder à les plaindre, je devais la suivre encore et toujours, doux condamné à la plus délicieuse des peines.

 


         Mes doigts effleurent délicatement la courbe de ton bras. Ils remontent doucement, transmettant leur chaleur et profitant en échange de la douceur de ta peau cuivrée. Ta peau qui frissonne sous leur caresse autant que sous tes sanglots. Ils atteignent l’épaule et s’y déposent un instant. Des baisers, encore et toujours, que je dépose sur tes lèvres, puis sur la peau douce de ton front, comme pour te dire « Je suis là, je te protège » alors que tes sanglots me rendent plus vulnérable que jamais. Mes doigts quittent ton épaule, remontent et se déposent sur ta nuque, la caressent doucement. Tes larmes coulent toujours, se noient sous des baisers toujours plus nombreux, mais pas assez pour les saisir toutes. De ta nuque, ils rejoignent ta chevelure, si soyeuse, si magnifique, si étincelante d’habitude ; ils jouent avec, se pressent à l’arrière de ta tête pour offrir ton si beau visage à mes embrassades inquiètes. À mes baisers…

 

         Voué à la quête de ma vie, deux années se sont écoulées. L’étoile filante me semblait toujours plus inaccessible, et comme une conséquence directe, toujours plus fabuleuse et attirante. Fasciné par la lumière, je commençais à comprendre ces insectes qui s’approchaient des lampes pour mieux s’y embraser. Elle était ma lueur, et la perspective de m’y consumer me semblait alors la plus belle de toutes. L’aurais-je voulu que je n’aurais pu cesser de la suivre ; sa rencontre avait fait de tout le reste des ombres ternes et presque sans vie. Et puis un jour elle avait semblé ralentir. Une joie intense s’empara de moi alors que je m’approchai peu à peu. Joie qui disparut très vite. Ta lumière semblait pâlir, s’étioler. Plus je m’approchai, plus ton aura semblait disparaître, et plus mon inquiétude grandissait. C’est ainsi que je t’ai rejointe, si fragile, et si désemparée ; je suis tombé à la merci de ta beauté.

 


         Tendres et passionnés, délicats et empressés ; d’innombrables baisers voués à la même finalité. Des caresses dans tes cheveux soyeux. Ta peine me pèse, me fait souffrir. Je contemple ton visage, celui de l’être aimé. Alors, au creux de mon ventre naît une bulle qui ne cesse d’enfler. De plus en plus intense elle m’empêche de respirer. Dans un ultime sursaut elle m’échappe ; c’est de tendresse qu’elle est constituée. « Je t’aime… » Hésitant. C’est la première fois que j’ose te le dire. Serait-ce une étincelle qui vient de s’allumer dans ton regard ? Une deuxième bulle jaillit. « Je t’aime. » Affirmatif. Ce n’est pas une étincelle, c’est un soleil scintillant. Une troisième bulle se forme et finit par remonter. « Je t’aime ! » Spontané. Le flot de tes larmes s’est tari, enfin. Ta lumière se fait vive à nouveau. « Je t’aime, je t’aime, je t’aime ! » Frénétiques. Ils sortent maintenant par saccade, viennent compléter mes baisers désormais partagés. Nos yeux se fixent, les tiens sont comme deux puits sans fond. Mon âme s’y engouffre.

 

 

Tu es mon étoile.


« Je suis celui qui t’aime. »

 

Par Quadehar - Publié dans : Récits
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Mardi 13 janvier 2009 2 13 /01 /Jan /2009 20:43

Lui

Lui


Lui, c'est un homme comme les autres, si on peut appeler homme un garçon tout juste majeur. Il a sa personnalité, ses qualités comme ses défauts, ses convictions et ses complexes. Il est doué, du moins c'est ce qu'on dit ; qu'est-ce qu'être doué ? Il l'ignore. Lui, ce qu'il sait, c'est ce qu'il vit, les désillusions successives qu'offrent la vie, parsemées ici et là de quelques bonheurs éphémères. Il sait ses principaux défauts et ignore ses qualités. Un homme normal, si du haut de ses dix-huit ans on peut le qualifier d'homme. Lui aussi il rêve, rêve et rêve encore, rêve sa vie sans vivre ses rêves. Il s'imagine des moments parfaits, pousse l'idéalisme dans ses derniers retranchements - il est toujours trop idéaliste, il le sait - et savoure ces moments qui ne se réaliseront pas, pour la plupart. Il s'interroge beaucoup, a même l'habitude de repasser dans sa tête les scènes de son passé, sans cesse, cherchant à comprendre, expliquer, interpréter. Et il y parvient, il comprend son passé mais néglige le présent. A ce niveau là, sans doute, ce n'est pas un homme normal - si l'on peut nommer "homme" un garçon de dix-huit ans. Mais qu'importe ? Chacun ses spécificités. Mais il déduit tant et si bien que chaque chose prend un sens, certaines même qui n'en avaient pas. C'est une de ses forces, mais quelle force possède le passé sur le présent ? Les philosophes se trompent, apprendre de ses erreurs n'est pas suffisant. Son autre force est complémentaire, il a l'art de l'information. Celui d'être au courant de tout - ou du moins du plus important -, de savoir relier et utiliser efficacement ces données. Utile pour aider les autres, il n'en profite pas lui-même. Lui, il se cherche un but, une motivation, quelque chose qui justifierait tout ça, c'est en tout cas ce qu'il se dit dans ses moments de philosophe. Tout le monde les traverse, ces moments, ces instants où toute la sagesse du monde semble nous appartenir, bien que de sagesse nous n'en portions alors que le poids. On relativise, on se trouve petit face à l'immensité de - qu'en sait-il - le ciel ? l'univers ? Qu'importe, le sentiment est là et on le vit, on voit les choses sous un nouvel angle, tout est calme, comme hors du temps. Sa motivation, il la trouve parfois, que ce soit une ambition, une envie, ou même une fille - eh c'est un homme comme les autres ! Ou serait-ce un garçon ? Mais de motivation constante il n'en trouve pas ; il veut c'est certain mais que veut-il ? Il se voit juste et bon, mais comment savoir ? Il s'imagine gentil, digne de confiance et d'amitié, mais ça ne veut rien dire : chacun se croit bon. Lui en est arrivé à penser que tout le monde l'est effectivement, et jamais encore il n'a remis en question cette déduction. Il a ses ennemis personnels, mais ceux-ci eux-même ne sont pas méchants ; ils ont leurs propres amis et des caractères incompatibles, voilà tout. Il prête une grande valeur à l'amitié, mais tous ne lui rendent pas, qu'importe ? Il préfère s'occuper des autres ; c'est un homme ordinaire somme toute - ou bien est-on encore un garçon juste après sa majorité ?


Lui, il s'interroge encore et encore. Fait-il les bons choix ? Quelles en seront les conséquences ? Est-il ce qu'il voudrait être ? Parfois oui, souvent non. Il est dépassé par ce qu'il vit, il voudrait s'échapper, trouver un moyen de vivre simplement. Mais n'a-t-il pas pris goût à cette vie compliquée, à se jouer des intrigues insignifiantes qui s'y trament tant et plus, à manipuler toujours plus efficacement les informations ? Peut-être, il ne sait pas trop ; il aspire tout de même à une vie toute simple emplie de bonheur. Sans aucun cliché ; lui il a horreur des clichés, autant dire qu'il les évite tant qu'il peut - il n'aurait pas dû parfois. Regrets. A vivre dans le passé, lui il en a. Des légers, des profonds, des scènes qu'il aurait aimé n'avoir jamais vécues, d'autres qu'il déplore mais jure nécessaires ; c'est que celles-là ont influencé sa vie, et qu'il y tient à son histoire, tous les hommes y tiennent ! Mais peut-être est-il toujours un garçon ? Qu'est-ce qu'un garçon ? Qu'est-ce qu'un homme ? Lui, encore, il se pose cette question, elle tourbillonne dans sa tête. Lui, il prend le couteau qui est posé non loin sur son bureau, ce couteau gravé de son nom dont il est si fier du tranchant. Perdu dans ses pensées, il fixe le reflet argenté qui lentement s'approche de lui, puis qui s'éloigne de nouveau, en direction de son poignet gauche. Le soleil s'y reflète de façon presque hypnotique, irisant la peau de reflets mordorés. Lui les contemple, suit leur course, joue avec. La lame descend de nouveau, jusqu'à toucher la chair, exercer une pression, là, juste au-dessus des veines qui ressortent. La voilà qui glisse silencieusement sur toute la largeur de la peau, traçant un fin sillon blanc, avant de se relever, comme se relèverait un rideau sur la scène finale. Lui, il sourit doucement. C'est que le sillon ne virera pas au rouge, il n'a pas appuyé assez pour entailler la peau ; il n'y a même jamais songé : il pense à tout autre chose. Les hommes ne redeviennent-ils pas tous garçons devant la mort ?
Par Quadehar - Publié dans : Récits
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Lundi 15 septembre 2008 1 15 /09 /Sep /2008 21:59

Au bord du lac

 




       Prenons une scène banale de la vie quotidienne. Une quinzaine d'adolescents se sont retrouvés au lac, en un chaud après-midi d'août. Certains sont dans l'eau, d'autres restent à bronzer sur leur serviette étendue sur les galets tièdes et s'assoupissent, ou discutent ensemble. Le ciel est d'un bleu azuré, pas un nuage ne trouble l'horizon ; une brise tiède vient calmer les ardeurs de l'astre brillant et agiter les branches des quelques arbres qui bordent l'eau. Leur feuillage, pour ceux qui prennent le temps de l'admirer, forme un camaïeu de vert des plus agréables. Régulièrement, le cri d'une mouette vient ponctuer le bruit du vent et des vagues, des rires et des discussions, provoquant irrésistiblement quelques coups d'oeil en l'air. Il n'est nul besoin de préciser qu'une douce odeur saline apaise les sens, ou même que l'eau est limpide : vous l'aurez compris, le cadre est idyllique.
 

       Là, vers le centre, c'est moi, David ; je suis assis sur ma serviette, et je discute avec quelques amis de la dernière fête en date, qui fut particulièrement inoubliable. On évoque les moments les plus mémorables à grand renfort de rires et de remarques amusées, et les moins marquants également. Mais au delà de cette conversation, au plus profond de moi-même, je plane, je rêve, je me tiens en équilibre précaire sur la vague de bonheur qui a tout instant risque de me submerger, repoussant sans cesse la tentation d'y plonger et de m'y oublier. Pris d'une impulsion subite, je me lève et cours me jeter à l'eau, indifférent à l'assaut lancinant des galets sous mes pieds nus. L'onde est fraîche ; et sans l'être excessivement, cette brusque baisse de température est accueilli avec un grand frisson de plaisir par mon corps. Réorientant les épaules, j'émerge à la surface et secoue la tête, envoyant de-ci de-là de multiples gouttelettes scintillantes. Sans me retourner, je plonge à nouveau vers le large, nageant au maximum sous l'eau, savourant pleinement la sensation de bien-être qui me submerge, et la conquête d'une nouvelle dimension. Après quelques dizaines de mètres parcourus, je me retourne et repars vers la rive, le corps bien réveillé et alerte. Trébuchant légèrement sur les galets, je sors et passe rapidement la serviette sur mon torse mouillé. Ceux avec qui je discutais sont partis entre-temps jouer au volley. Tant mieux, je préfère être seul pour repenser à...
 

«  Hey ! Alors, comment ça va ?

- Ben super, super top même, et toi ?

- Ça va... »

       Je fixe l'arrivante en attendant la suite, un sourire neutre au bout des lèvres. De la fréquence de nos conversations ces derniers temps, j'en déduis qu'elle n'est pas là simplement pour s'enquérir de mon état. Mon accueil la trouble légèrement, et elle hésite un instant, portant sa main aux doigts fins et longs à mi-hauteur de sa joue avant de la refermer et de la descendre au niveau de ses hanches. Je contemple un instant pensivement sa silhouette aux formes séduisantes sans la voir, puis reporte mon attention sur son visage. Derrière ses mèches au teint blond foncé, son regard me fixe soudain d'un air décidé. Lâchant un léger soupir presqu'inaudible, elle semble se jeter à l'eau :

« Écoute David, j'ai quelques questions à te poser. Bingo ! Quant à la teneur de ces questions, j'avoue qu'elle m'échappe complètement.

- Je vois... Vas-y, pose-les.

- Tu parles pas mal à Sandrine ces derniers temps, non ?

- C'est... plus ou moins le cas, oui. Je reste prudent, mais je commence à deviner quelle sera sa première question.

- Est-ce que tu saurais... Légère hésitation. Qu'est-ce qu'elle a exactement ces temps ? On raconte des trucs, on dit que...

- Je sais très bien ce que disent les rumeurs, c'est mon métier. Sandrine est ton amie, or tu ne lui a pas demandé directement. On sait tous deux pertinemment pourquoi tu préfères t'adresser à moi plutôt qu'à elle... Tu veux savoir si ce qu'on dit est vrai ? Je collectionne les vérités, mais ne compte par sur moi pour te livrer celle-ci ! »
 

       Elle est surprise de ma réaction, cela se lit sur son visage, à la façon dont ses deux fossettes se plissent, à la façon dont ses cils papillonnent. D'habitude, j'aurais usé de moins de franchise et de plus de délicatesse – de tact même. Mais tout cela me semble si futile aujourd'hui ! Et puis elle ne se vexera pas : elle a d'autres questions à me soumettre. Mon analyse semble bonne, puisqu'ayant repris contenance, elle poursuit :

«  Ok, je comprends. Faux. Elle semble si abattue ces derniers temps, si bizarre... Je m'inquiétais simplement pour elle. Faux. Mais vous avez l'air d'être de plus en plus proches non ? C'est cool ça ! »
 

       Nous y voilà, deuxième question à peine dissimulée. Je réponds sèchement, sans me départir de mon sourire, et fixant le vert de ses yeux, afin de m'assurer que mon message restera gravé dans son esprit : « Si tu fais référence à une quelconque possibilité qu'on sorte ensemble elle et moi, alors c'est non. Définitivement. Quant à une vraie amitié, ça me semble également exclu. Du moins pour l'instant. »

       Encore une fois, Sonia semble désarçonnée. Je viens tout juste de tuer dans l'oeuf son deuxième espoir d'avoir un ragot qu'elle aurait pris plaisir à faire circuler. Elle ne part pas, ce qui m'indique qu'elle a sans doute d'autres questions en réserve, qu'elle tient à poser malgré la froideur de mes réponses. Encore un léger silence, qu'elle semble trouver embarrassant. J'en profite pour détailler sa posture. Son corps est positionné légèrement en retrait : elle est sur la défensive, elle a sans doute remarqué que j'avais compris là raison de sa présence, à savoir simplement assouvir sa soif de commérages et d'intrigues de basse-cours. Elle sait quelle image j'ai d'elle à ce moment précis et elle en a peur. Un esprit si laid dans un si beau corps, quel gâchis ! Son regard est maintenant légèrement fuyant, alors qu'il était fixe et résolu au début de la conversation. Encore une réponse et elle partira. Tant mieux. Sa bouche s'entrouvre une nouvelle fois alors qu'elle inspire et prend la parole :

« Ah ok... On dirait pas pourtant ! Bon, une dernière question puis je te laisse, tu n'as pas l'air d'aller super bien. Ma foi, il faut reconnaître que la sienne, de foi, est mauvaise. Qu'est-ce que tu penses du nouveau copain d'Elicia ?

- C'est un mec génial ! Je réponds sans hésiter. Du peu que je le connais, il m'a l'air honnête, sympathique - marrant sans doute - et surtout follement amoureux, c'est le principal. Ils vont bien ensemble. Mon sourire se fait franc et chaleureux. J'ai hâte de le connaître mieux, ça va apporter un peu de sang neuf ! »

       Sonia fait la moue. Elle est encore plus belle comme ça, mais je ne m'y attache pas. Son dernier espoir de ragot vient de s'envoler. Si elle savait à quel point ses intentions sont limpides ! Je suis las des ces commérages et de ces coups dans le dos. De toutes ces futilités avilissantes, ces préoccupations qui, au final ne servent à rien. Poupée Sonia est une coquille vide, une de plus. Remplie d'ombre, vide de vie ; je préfère être heureux. Je me retourne vers le couple dont il est question. Le soleil semble plus brillant autour d'eux. Ils sont là, mais ne sont pas là : ils sont dans leur bulle, enlacés à l'écart du monde. Leur rire résonne comme étrangement pur, et en même temps étrangement lointain. Elle le taquine, il sourit avec tendresse ; c'est aussi simple que ça le bonheur. Devant mon mutisme, Sonia s'éloigne sur un nouveau soupir. Moi, je les regarde toujours, et sans m'en rendre compte, ce n'est plus leurs deux visages que je vois, mais le mien et celui de la fille qui habite mon coeur. Une bouffée de joie vient perturber mon équilibre précaire et me projette tout droit sur cette vague de félicité dans laquelle je me retiens de plonger depuis deux jours. Tout lien à la réalité se coupe, je m'immerge sans chercher à remonter, je savoure la déferlante d'image et cette sensation de vie, d'euphorie et d'ivresse. Plus rien n'a d'importance. Si, Elle. Son image, sa voix, son rire, ses mots, ses yeux, son parfum, sa peau. L'essence même de son être. Flash-back.


       C'était le premier jour du reste de ma vie, mais je ne le savais pas encore. Malgré une légère fatigue, j'avais tout de même décidé de me rendre à une fête organisée au bord du lac. Je m'était habillé de façon plutôt décontractée, avec une chemise en coton à manches courtes et un jean. Bien que le soleil n'ait pas encore totalement disparu à l'horizon, l'endroit était déjà très animé et la soirée promettait d'être divertissante. J'ai rejoint mes amis et nous avons discuté un bon moment, un verre à la main, une conversation enthousiaste et insouciante comme, semble-t-il, seuls les jeunes sont capables d'en tenir. Sans doute avons-nous été un moment sur la piste de danse après ça, avant de nous rendre au bord de l'eau, sur les rochers, afin de contempler les feux d'artifice. J'avoue que jusqu'au début des feux, ma mémoire est peu précise. Après, en revanche, elle a la netteté d'une bande vidéo préservée de l'usure du temps. Alors que je venais de lever les yeux vers le spectacle aérien, une personne passa dans mon champ de vision, attirant mon regard vers le bas. Je mis plusieurs secondes à la reconnaître. Il s'agissait de Clara, une fille que j'avais connue et perdue de vue quelques années auparavant. Dire qu'elle avait changé est un euphémisme. Il n'y avait plus trace de sa silhouette autrefois enfantine ; son corps avait pris la maturité qui sied tant aux femmes, et même bien davantage, tant ses courbes inspiraient harmonie et provocante volupté. Changement le plus marquant, sa chevelure autrefois brun cuivré arborait désormais un blond parfait. Les traits de son visage s'étaient affinés et offraient maintenant une image fidèle de la perfection froide et altière ; son allure et son maintien avaient gagné en prestance. Sous le coup de la surprise, je restai figé une longue minute à la fixer, alors même qu'elle m'avait dépassé depuis un moment, avec la légèreté de l'ange qu'elle semblait être.

       Mais en fait d'ange, je devais m'apercevoir qu'elle n'en était qu'une pâle copie. En effet, quand je fis la connaissance de celle qui allait changer mon existence, un peu plus tard dans la soirée, le paradis sembla s'ouvrir devant moi. Elle répondait au nom de Camille, et n'était pas plus belle que Clara, loin de là. Mais elle semblait illuminée de l'intérieur, d'une lumière douce et rassurante, chaleureuse et attirante tout à la fois. Elle était jolie, non pas de cette beauté provocante et hautaine propre à Clara, mais de cette beauté fragile et innocente, de cette candeur fraîche et involontaire qu'ont les plus douces personnes. Son charme tenait autant à son apparence qu'à sa personnalité, et j'eus la certitude absolue qu'à nul autre elle n'apparaissait pareille qu'à moi, que je la voyais ainsi car elle était mon parfait complément. Et pourtant, comment pouvaient-ils passer devant elle en ne lui accordant guère qu'un regard admiratif, et non un regard empreint de dévotion et de passion ? Comment pouvaient-ils demeurer insensibles à la perfection incarnée ? Nous discutâmes pendant tout au plus trois courts quarts d'heure avant qu'elle ne parte. Trois quarts d'heure parfaits.

       Le vent se lève progressivement sur le lac, me ramenant trop tôt à la réalité du monde qui m'entoure, alors que dans mon esprit, doucement, Camille se retourne et part vers un ailleurs trop lointain. Le soleil brille encore, mais la journée semble toucher à sa fin ; le vert des arbres s'assombrit, et les premiers amis commencent à partir : il fait froid. Je salue machinalement, accompagnant chaque mot par un sourire absent. Absent, je le suis en effet, mais d'une façon que peu pourraient comprendre. Tout va bien, mais il manque l'essentiel ; c'est un rêve sans consistance. Malgré le peu de clarté, j'aperçois les nuages qui se profilent au loin. Maintenant, tous sont partis mais je ne bouge pas, je reste là et je regarde les eaux calmes et sombres. Apparaît la nuit, s'éclaire la lune ; apparaissent les étoiles, débute leur symphonie céleste. Le vent s'y accorde, l'accompagne, la sublime, bientôt suivi par les habitants de la nuit qui stridulent en rythme. La symphonie prend de l'ampleur, et sans perdre de sa douceur, s'élève entre les arbres, se mêle à leur sève, passe leur feuillage et s'élance à l'assaut du ciel. Mes oreilles s'ouvrent, mes yeux se ferment.

 

Harmonie dans la trame du monde,
Lien étiré dans son entier,
Je t'attends.

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Mercredi 31 octobre 2007 3 31 /10 /Oct /2007 16:56
La Fin



    C'est fait, je suis seul. Par delà les fleuves et les montagnes, à des lieux et des lieux de chez moi, j'ai fini par trouver la solitude. Là-bas, j'aperçois des arbres qui se profilent, lointains, dans le soleil couchant. Plus proche il n'en reste qu'un : celui contre lequel je me suis adossé, assis dans l'herbe. Dire qu'il n'y a pas un son serait mentir. Le bruissement des feuilles dans le vent, le murmure de la brise, tout cela je l'entends. Mais jamais encore je n'ai connu une telle paix. Je fixe le soleil couchant, encore et toujours, et il finit par disparaître complètement. Je ne le remarque pas, plongé dans les pensées qui m'agitent. Il m'a fallu tout ce chemin pour enfin trouver paysage qui s'accorderait à mon humeur ; loin des hommes, loin même de tout ce qui rappelle la race humaine : bâtiments, routes, véhicules, lignes électriques... Peu se seraient doutés qu'un tel lieu existe encore. Et pourtant le voici. Mais je cesse de penser à ce qui m'a amené là. Je sais qui je suis, je sais d'où je viens, et j'essaye d'oublier cela.

    Il n'y a aucune raison particulière à mon exil temporaire, si ce n'est une question qui sans cesse me tourmente, sans cesse domine mes moindres pensées. Pourquoi ? Pourquoi se lever le matin ? Pour aller travailler. Oui, mais pourquoi travailler ? Pour gagner de l'argent. Pourquoi gagner de l'argent ? Pour pouvoir survivre. Pourquoi survivre ? Je ne sais pas. Paradoxalement, la seule fin possible à la vie est la mort. Puisque cela doit arriver, pourquoi le plus tard possible ? Pour faire l'expérience de tout. Pourquoi faire l'expérience de tout ? Parce que c'est intéressant. Et pourquoi est-ce intéressant ? Je ne sais pas.

    Peu à peu la nuit avance ; les étoiles apparaissent, plus scintillantes que je n'ai jamais pu les voir. Je peux presque sentir les picottements de leur clarté sur ma peau. C'est ma dernière nuit ici, sur Terre, et je n'aurai pu en connaître de meilleure. Clin d'oeil du hasard, de la providence peut-être, la lune est pleine. Pleine de mes pensées, pleine des mes rêves, pleine de reconnaissance pour cette nature qui m'a accueillie, m'a vu grandir, et va finir par me reprendre. C'est étrange, je n'aurai jamais songé que la fin viendrait ainsi, ni quelle sérénité cela m'apporterait. Je pense à mes proches, à ceux que j'ai laissés là-bas, près de la ville, ceux à qui je ne pourrai plus parler. Mes parents, mon frère, mes amis... Ils comprendront, je l'espère sincèrement. J'aurais pu leur dire tant de choses, partager tant de joies supplémentaires, mais mon âme ne regrette rien : nulle amertume ne viendra troubler mon dernier voyage. Jamais encore je n'avais ressenti cet état d'osmose avec tout ce qui m'entoure ; je profite pleinement de la moindre sensation, du moindre souvenir. Il fallait en arriver là pour comprendre tant de choses, ou tout simplement comprendre qu'il est inutile de chercher à les comprendre.

    Lentement, mes pensées continuent à dériver, accomplissant sans que je ne l'aie décidé un bilan de ma vie, comme pour mieux l'oublier ensuite. La dernière, l'ultime épreuve m'attends ; ils m'attendent. Enfin le soleil se lève, un soleil pâle de fin du monde. Peut-être est-ce là un dernier hommage ? Qui saît... Doucement je me relève, sans ressentir la moindre courbature ni la moindre fatigue. Le vent s'est levé et le bruissement des branches de l'arbre qui m'a soutenu toute la nuit rythme mon parcours, d'un rythme solennel. Je marche, et chacun de mes pas me rapproche du but, de ma destinée, de la ville. Je rentre pour mieux partir, comme je me suis souvenu pour mieux oublier. Là réside tout le paradoxe de ma vie.


    J'atteins rapidemment une première route, qui me ramène peu à peu chez les hommes. La matinée est bien avancée quand je dépasse la première maison. Il semble n'y avoir personne, la plupart des gens doivent travailler. Je suis désormais loin de tout ça, loin de toutes ces choses si insignifiantes, et pourtant si présentes dans nos vies. Je reconnais ma rue, et la dépasse sans même songer à m'y engager, sans même y attacher la moindre importance. Mon chemin me rapproche du centre du village, mais je ne suis plus seul. Partout autour de moi, des gens sortent, marchent lentement avec moi, respectueusement et sans un mot. Ils savent, comme moi-même je sais, et je les connais tous, comme eux-même me connaissent, mais nous continuons dans le silence, sans un salut, sans rien d'autre. La procession prend bientôt une ampleur que je n'aurai jamais imaginée, il y a là rassemblée bien plus que la totalité des habitants du village qui m'a vu naître. Je suis une partie du Tout, et eux-tous forment une partie de moi-même, de ma vie. Ils s'arrêtent bientôt, mais moi je continue, et pénètre dans l'Eglise.

    Certains auraient pensé qu'en une telle occasion je me serai assis au premier rang, mais contre toute attente, je reste debout tout au fond, immobile, attentif à la moindre parole, au moindre chant, à la moindre prière... Là-bas devant parmi les visages connus, trois me sautent aux yeux : mes parents et mon frère sont là, enlacés comme si une tornade allait les emporter, comme si relâcher leur étreinte allait les précipiter dans l'oubli ou le désespoir le plus complet. Partout dans l'église, je retrouve ce même spectacle, seul témoin de ces yeux pleins de détresse et de colère, paradoxalement le seul à avoir réussi à prendre du recul devant tout ça, devant cette nouvelle, ce drame... De la cérémonie en elle-même, je n'arrive à saisir que quelques mots, émouvants, autant d'appels déchirants pour l'âme, ponctués de sanglots, de gémissements. Tout me semble cependant si lointain, si incohérent, si détaché de mon état d'esprit...

    Maintenant les deux cloches carillonent, de plus en plus décalées ; elles annoncent à chacun de nous la promiscuité de l'apothéose finale, du dernier adieu. Alors lentement, tous se lèvent et quittent l'église, reformant la longue procession avec les gens qui n'avaient pu rentrer, afin de se rendre dans le dernier lieu que je verrai jamais. Le pas est lent, cérémonieux, parfois laborieux dans la douleur. Au passage, j'aperçois sur un panneau, qui, comme un dernier hommage, ou même un clin d'oeil divin adresse ces deux mots gravés dans le bois à ceux qui ont encore la force de lever les yeux : Carpe Diem... Mais le chemin n'est pas long, et nous voilà arrivés. Nous passons l'un après l'autre l'arche qui marque l'entrée, et nous approchons de la grande croix. A nouveau, ils s'arrêtent, et je fais de même. Nous y sommes. Seuls quelques sanglots et quelques respirations difficiles viennent troubler le silence qui nous entoure désormais. Une larme perle sur ma joue droite, non pas de désespoir comme de nombreuses autres larmes alentours, mais de communion, de remerciement... Alors je sais ce qu'il me reste à faire.

    Doucement, indifférent à la foule devant moi, j'avance, tout droit, et les yeux fixés sur la grande croix centrale. A chacun de mes pas, la larme tombe un peu plus bas, passe sur mes lèvres, descends sur mon menton, et enfin, alors que je suis face à mon but, elle tombe, plus scintillante que jamais, achève sa course sur d'autres lèvres qui n'en sont pas vraiment d'autres. Là devant moi se trouve celui qui m'a accompagné toute ma vie ici-bas, et qui désormais ne pourra plus me suivre là où je vais. Doucement, je me prépare à l'ultime aventure qui vaut encore la peine d'être vécue, et, abandonnant là tous ces êtres tristes, je m'envole, libre et confiant, me retournant simplement afin mémoriser une dernière fois l'image de tous ces gens rassemblés autour de mon cercueil.

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Mardi 30 octobre 2007 2 30 /10 /Oct /2007 20:01
Prisonniers


    Des jours que je suis là, debout, en ligne à côté des autres ! Ceux-ci sont d’ailleurs manifestement là depuis bien plus longtemps que moi. Il ne nous est même pas possible de nous allonger, car nos geôliers accourent aussitôt et nous forcent à nous relever, n’hésitant pas à nous bousculer.

    Nous ne tenons plus que grâce au mur dans notre dos, ainsi qu’en nous appuyant les uns sur les autres. Cela nous permet de réduire la douleur, mais lorsque l’un de nous s’effondre, par manque de force, il entraîne la plupart d’entre nous dans sa chute par la même occasion, et nos gardiens sont obligés de nous aider à nous redresser. Nous ne sommes pas capables de le faire seuls.

    Bon sang, mais qu’avons-nous fait ? Pourquoi sommes-nous dans ce lieu ? Certes, mon père était un Résistant, mais je n’ai fait que diffuser ses idées ! Est-ce un crime ? Apparemment oui, car tous ceux qui sont à mes côtés ont contribué à informer les gens sur l’Histoire.

    Parfois, il arrive que plusieurs d’entre nous soient emmenés, pour une durée plus ou moins longue. Certains sont reconduits en piteux états, d’autres ne reviennent jamais. Rares sont ceux qui réapparaissent sans avoir été malmenés.

    Pour nos détenteurs, nous ne sommes plus que des matricules, identifiés par les numéros qu’on nous a gravés sur le côté. Désormais, je ne suis plus connu que sous le nom de 1085 – 58 – 1320.
À tous moments, nos geôliers nous passent en revue, en nous détaillant de leur regard froid et distant, comme s’ils cherchaient à percer nos secrets.
    Il arrive que dans un accès de sadisme, l’un d’entre eux saisisse un de mes compagnons, l’obligeant à pivoter pour mieux le contempler, avant de l’éjecter sans aucune délicatesse vers nous.

    En face de nous, d’autres subissent le même calvaire que nous. D’après les quelques mots que nous avons pu échanger avec eux dès que la pièce se retrouvait vide de gardes, ceux-ci ont eu le malheur de rire. Ils sont plus souvent emmenés que nous, et reviennent généralement salement amochés, pour ceux qui reviennent. À croire que ceux qui nous maintiennent prisonniers répriment sévèrement la joie.

    J’en suis là de mes réflexions, quand soudain, la main d’un garde me saisit et m’attire hors du groupe. Il ne me jette même pas un regard, se contentant de fixer notre destination. Je la vois, maintenant, une grande table gigantesque, destinée à un usage mystérieux.
    Arrivé là, il me fait m’allonger sur celle-ci, et je ne peux m’empêcher de laisser percer un soupir d’aise, après ces quelques semaines debout. Une femme s’approche de moi, m’observe attentivement, puis relève mon numéro, qu’elle reporte sur un clavier. Une fois cela fait, elle fixe l’écran, puis annonce à l’homme, avec un léger sourire :

    « Excellent choix ! C’est un classique de la littérature historique. Combien de temps désirez-vous l’emprunter ? »

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Dimanche 28 octobre 2007 7 28 /10 /Oct /2007 11:27

Chapitre I


    Le vent glacial balayait depuis l’aurore les rues de la ville encore désertes en ces heures matinales. L’aube grisâtre formait un étrange contraste avec les couleurs alentour. La plupart des volets étaient clos, garantissant aux habitants encore quelques heures de doux sommeil, ou bien d’intenses cauchemars pour les plus angoissés.
    C’est dans ce décor peu rassurant que progressait Kyle d’un pas rapide. Il était manifestement là contre sa volonté et aurait aisément aimé rester dans la chaleur de son habitat. Mais son maître, Tobias, l’avait de nouveau envoyé en mission et il n’avait eu d’autre choix que de s’y rendre.
    Cette fois, c’était à la bordure de la ville qu’il l’avait expédié, à plus de trois heures de marche. Il n’avait pour le moment parcouru que la moitié du trajet, mais déjà, ses jambes lui exprimaient leur envie de repos.
    Jusqu’ici, il avait eu de la chance, mais il risquait à tout moment de rencontrer un détrousseur, ou autres malandrins qui pullulaient les premières heures du matin. Heureusement, il n’avait rien sur lui qui pût justifier une attaque, et son apparence était assez désastreuse pour le faire savoir aux possibles embusqués.

    Deux heures plus tard, il arriva sans encombre à la bordure de la ville. Ses pieds criaient grâce, alors que ses jambes s’étaient tues depuis longtemps, trop endolories pour que la douleur perce encore. Ses heures de sommeil manquées ressortaient malheureusement, et son esprit avait perdu de sa lucidité. C’est donc avec un air quelque peu hagard que Kyle chercha son chemin, sous le regard embrumé des quelques villageois déjà réveillés.
    Enfin, il trouva le but de son cheminement, une vieille auberge à moitié délavée. Il vérifia trois fois le nom sur l’enseigne, car celle-ci était tellement détériorée qu’une fois son inscription déchiffrée, on doutait encore de ce que l’on venait d’y décrypter. Mais la vieille bâtisse était bien la « Taverne du Pin ».
    Il poussa la porte d’un geste hésitant et pénétra dans le bâtiment. Kyle s’aperçut que son maître avait dit vrai quand il avait précisé que l’auberge ne fermait jamais vraiment. En effet, dispersés dans celle-ci, trois ou quatre ivrognes cuvaient leur cuite de la veille en ronflant bruyamment. La patronne était occupée à servir un homme dissimulé dans l’ombre qui lui jeta un vague regard lorsqu’il entra, avant de reporter son attention sur la maîtresse des lieux.
    Il s’avança vers le comptoir où un serveur à l’air amorphe essuyait un verre crasseux à l’aide d’un chiffon qui l’était tout autant.

— Excusez-moi, je souhaiterais rencontrer Mr Kalert. On m’a dit qu’il logeait ici.

    Le serveur se tourna vers lui avec circonspection et le jaugea un instant du regard, avant de répondre d’une voix glaciale, tout en désignant une porte à sa gauche :

— Premier Etage, troisième porte à droite. Bonne chance !

    Habitué à ce genre de situation, Kyle ne releva pas les dernières paroles du barman. Après tout, les individus que son maître lui faisait rencontrer ne se révélaient que très rarement fréquentables. D’un pas confiant, il gagna l’escalier qu’il grimpa rapidement. Arrivé dans un couloir obscur, il continua sa progression, passant devant cinq portes situées successivement à gauche et à droite avant d’atteindre la bonne. Avançant sa main, il assena trois coups sur le vantail.  
    Un raclement de chaise se fit entendre. Une clef tinta dans la serrure, puis la porte coulissa sur ses gonds, laissant place à un homme moyennement âgé au visage ciré et à la barbe mi-longue inexplicablement frisée. Ce dernier détail aurait pu rendre l’individu ridicule, s’il n’y avait eu cette lueur effrayante dans son regard, sans doute accentuée par les cernes soulignant ses yeux.

— Que veux-tu ? Je ne te connais pas. Qui es-tu ?

    Et voila que cela recommençait ! Mais Kyle avait l’habitude. Il répondit d’une voix posée :

— Je viens de la part de Tobias. Vous avez quelque chose lui appartenant et qu’il désire avoir en sa possession le plus vite possible. Un livre, pour être exact.

    L’homme perdit soudain son air arrogant et sembla prendre peur. Sans un mot, il se retourna et partit d’une démarche rapide dans son salon, et revint avec l’objet qu’il devait rapporter. C’était un vieux livre, un peu poussiéreux, et d’apparence anonyme. Il aurait tout aussi bien pu traiter d’agriculture que de démonologie. Et pour tout dire, Kyle ne préférait pas en connaître davantage. De plus, son maître, par il ne savait quel moyen, parvenait toujours à savoir s’il avait ouvert un document qu’il était chargé de quérir. C’est donc sans même en lire le titre qu’il prit l’ouvrage et le rangea dans une sacoche porté à cette fin.
    Avant qu’il ne puisse prononcer un seul mot, l’homme lui avait déjà claqué la porte au nez, dans la plus extrême impolitesse. Il ne s’en formalisa pas, et repartit pour le long trajet du retour, ses jambes toujours aussi endolories.


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Dimanche 28 octobre 2007 7 28 /10 /Oct /2007 10:49

Introduction


    Ce fut le crépitement des flammes qui le réveilla. Encore ensommeillé, il découvrit l’horreur alentour sans pour autant y croire. Il referma les yeux, et les rouvrit quelques secondes plus tard. Voyant qu’il n’avait pas rêvé, il sortit en sursaut de son lit. Sa maison était en flammes ! Il constata également qu’il était habillé, signe qu’il s’était encore endormi en faisant ses exercices d’algèbre. Son cahier, renversé à côté du lit, lui confirma cette constatation.

    Repensant soudainement à sa situation critique, il attrapa instinctivement sa sacoche, cherchant à y mettre le plus d’affaires possible. Puis, il sortit précipitamment de la chambre. Où étaient donc ses parents ? Il se précipita dans leur chambre, devant éviter une partie du mur déjà enflammée. Le spectacle qui parvint à ses pupilles le figea d’horreur. Là, devant lui, le lit parental achevait de se consumer, dégageant une horrible, qui ne pouvait avoir sa source que dans la combustion d’un corps humain. Ou de deux.

    Horrifié, il courut comme dans un rêve, descendant les escaliers pour finir par sortir par une fenêtre, car la porte était elle-même dévorée par le feu.

    Arrivé à l’air libre, il se rendit compte que toutes les maisons de son village natal subissaient le même supplice. Toutes les chaumières alentours étaient la proie des flammes, qui, dans des crépitements sinistres, achevaient tranquillement de détruire le décors de son enfance.

    Il n’eut pas le courage d’en supporter davantage et baissa le regard devant le désastre. Un éclat attira son attention. Une bague. Il se baissa, espérant que celle-ci était celle de son défunt père. Mais ce n’était pas la chevalière finement ciselée qu’il adorait. Sans réfléchir davantage, il la mit dans sa poche et courut se réfugier dans la forêt qui débutait à deux cents mètres de là, hors d’atteinte de la fournaise.

    Puis, il sombra dans la béatitude d’une inconscience dépourvue de rêve. Son corps, maintenant privé de volonté, amorça le début d’une chute. Une main le rattrapa.

    - Allons mon enfant, il vaut mieux pour toi que tu ne te rappelles de rien. Dors, et laisse ce souvenir de côté. Oublie…


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Samedi 27 octobre 2007 6 27 /10 /Oct /2007 19:12

Dur ! Dur !


Nous voila confinées, mes sœurs et moi, dans ce qui m’a l’air d’être une sombre et étroite pièce parallélépipédique. Soudain, la pièce tremble, et se met en mouvement. Ce doit être une armoire, ou un caisson, trouvé hâtivement pour nous séquestrer jusqu’à notre mort.

Car nous allons mourir ! Mes sœurs et moi sommes si jeunes, et déjà, la Grande Faucheuse va venir nous chercher. Pourtant, peu de monde nous détestait parmi les civils normaux. Ils nous côtoient d’ailleurs souvent, presque chaque jour. Seul le ministère nous avait jugées gênantes et avait mis en place une intense propagande dans le but de limiter notre action.

Le plus drôle était que nous allions mourir de la main d’un homme qui nous aimait, qui tenait à nous. Certainement était-il devenu fanatique. Et suicidaire, puisque notre seule mort entraînerait inévitablement la sienne, à long terme.

Je repense à nos débuts, quand nous devions débarquer clandestinement d’un continent à l’autre, quand seuls les puissants et les mieux informés avaient eu vent de notre existence. En ce temps là, nous étions jeunes, et pas encore très belles. Mais au cours du temps, nous sommes devenues très célèbres, et nous n’avions plus besoin de nous cacher pour changer de pays.

Mais bon sang, que leur avons-nous fait ? Ce sont eux qui nous ont mises au monde, et qui veulent maintenant nous exterminer. C’est putatif, si l’on y pense bien. Mais nous ne quitterons pas cette Terre sans emporter le plus grand nombre d’hommes avec nous.

Dire que dans très peu de temps, ma vie va s’arrêter, partir en fumée, que le vent dispersera tranquillement. Avec un peu de chance, mes sœurs partiront avant moi, et quand viendra mon tour, quelqu’un arrêtera ce massacre. Je ne m’en veux même pas d’avoir cette pensée. À vrai dire, nous n’avons pas vécu assez longtemps pour qu’un lien de fraternité se crée entre nous.

Soudain, l’armoire s’ouvre brièvement. Cette soudaine lumière, après l’obscurité prolongée m’éblouit, et je n’arrive pas à savoir où l’on m’a transporté. Déjà, la porte s’est refermée. Pas besoin de compter pour savoir qu’une de mes sœurs est absente. Le compte à rebours a commencé.

Trente minutes plus tard, la porte s’ouvre de nouveau rapidement, dans une atroce odeur de fumée. La porte est de nouveau fermée, mais je sais maintenant de quelle manière je vais mourir. La combustion. La pire manière de mourir pour moi, qui déteste le feu.

Je ne sais pas combien sont déjà parties. J’ai arrêté de compter le temps depuis un bon moment déjà. Soudain, je sens qu’on m’attrape, qu’on m’entraîne, inévitablement.

Je sens qu’on m’embrasse doucement. C’est donc bien un fanatique. Quelle triste fin ! Tuée par un fan ! Mais déjà, le feu s’empare de moi par le bas, me dévore lentement. Je hurle, mais personne ne m’entend. La douleur est atroce. Je brûle !

Et comme une malédiction, j’entends, juste avant de mourir, le slogan principal de nos opposants :

« Fumer tue ! »

Par Quadehar - Publié dans : Récits
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