C'est fait, je suis seul. Par delà les fleuves et les montagnes, à des lieux et des lieux de chez moi, j'ai fini par trouver la solitude. Là-bas, j'aperçois des arbres qui se profilent, lointains, dans le soleil couchant. Plus proche il n'en reste qu'un : celui contre lequel je me suis adossé, assis dans l'herbe. Dire qu'il n'y a pas un son serait mentir. Le bruissement des feuilles dans le vent, le murmure de la brise, tout cela je l'entends. Mais jamais encore je n'ai connu une telle paix. Je fixe le soleil couchant, encore et toujours, et il finit par disparaître complètement. Je ne le remarque pas, plongé dans les pensées qui m'agitent. Il m'a fallu tout ce chemin pour enfin trouver paysage qui s'accorderait à mon humeur ; loin des hommes, loin même de tout ce qui rappelle la race humaine : bâtiments, routes, véhicules, lignes électriques... Peu se seraient doutés qu'un tel lieu existe encore. Et pourtant le voici. Mais je cesse de penser à ce qui m'a amené là. Je sais qui je suis, je sais d'où je viens, et j'essaye d'oublier cela.
Il n'y a aucune raison particulière à mon exil temporaire, si ce n'est une question qui sans cesse me tourmente, sans cesse domine mes moindres pensées. Pourquoi ? Pourquoi se lever le matin ? Pour aller travailler. Oui, mais pourquoi travailler ? Pour gagner de l'argent. Pourquoi gagner de l'argent ? Pour pouvoir survivre. Pourquoi survivre ? Je ne sais pas. Paradoxalement, la seule fin possible à la vie est la mort. Puisque cela doit arriver, pourquoi le plus tard possible ? Pour faire l'expérience de tout. Pourquoi faire l'expérience de tout ? Parce que c'est intéressant. Et pourquoi est-ce intéressant ? Je ne sais pas.
Peu à peu la nuit avance ; les étoiles apparaissent, plus scintillantes que je n'ai jamais pu les voir. Je peux presque sentir les picottements de leur clarté sur ma peau. C'est ma dernière nuit ici, sur Terre, et je n'aurai pu en connaître de meilleure. Clin d'oeil du hasard, de la providence peut-être, la lune est pleine. Pleine de mes pensées, pleine des mes rêves, pleine de reconnaissance pour cette nature qui m'a accueillie, m'a vu grandir, et va finir par me reprendre. C'est étrange, je n'aurai jamais songé que la fin viendrait ainsi, ni quelle sérénité cela m'apporterait. Je pense à mes proches, à ceux que j'ai laissés là-bas, près de la ville, ceux à qui je ne pourrai plus parler. Mes parents, mon frère, mes amis... Ils comprendront, je l'espère sincèrement. J'aurais pu leur dire tant de choses, partager tant de joies supplémentaires, mais mon âme ne regrette rien : nulle amertume ne viendra troubler mon dernier voyage. Jamais encore je n'avais ressenti cet état d'osmose avec tout ce qui m'entoure ; je profite pleinement de la moindre sensation, du moindre souvenir. Il fallait en arriver là pour comprendre tant de choses, ou tout simplement comprendre qu'il est inutile de chercher à les comprendre.
Lentement, mes pensées continuent à dériver, accomplissant sans que je ne l'aie décidé un bilan de ma vie, comme pour mieux l'oublier ensuite. La dernière, l'ultime épreuve m'attends ; ils m'attendent. Enfin le soleil se lève, un soleil pâle de fin du monde. Peut-être est-ce là un dernier hommage ? Qui saît... Doucement je me relève, sans ressentir la moindre courbature ni la moindre fatigue. Le vent s'est levé et le bruissement des branches de l'arbre qui m'a soutenu toute la nuit rythme mon parcours, d'un rythme solennel. Je marche, et chacun de mes pas me rapproche du but, de ma destinée, de la ville. Je rentre pour mieux partir, comme je me suis souvenu pour mieux oublier. Là réside tout le paradoxe de ma vie.
J'atteins rapidemment une première route, qui me ramène peu à peu chez les hommes. La matinée est bien avancée quand je dépasse la première maison. Il semble n'y avoir personne, la plupart des gens doivent travailler. Je suis désormais loin de tout ça, loin de toutes ces choses si insignifiantes, et pourtant si présentes dans nos vies. Je reconnais ma rue, et la dépasse sans même songer à m'y engager, sans même y attacher la moindre importance. Mon chemin me rapproche du centre du village, mais je ne suis plus seul. Partout autour de moi, des gens sortent, marchent lentement avec moi, respectueusement et sans un mot. Ils savent, comme moi-même je sais, et je les connais tous, comme eux-même me connaissent, mais nous continuons dans le silence, sans un salut, sans rien d'autre. La procession prend bientôt une ampleur que je n'aurai jamais imaginée, il y a là rassemblée bien plus que la totalité des habitants du village qui m'a vu naître. Je suis une partie du Tout, et eux-tous forment une partie de moi-même, de ma vie. Ils s'arrêtent bientôt, mais moi je continue, et pénètre dans l'Eglise.
Certains auraient pensé qu'en une telle occasion je me serai assis au premier rang, mais contre toute attente, je reste debout tout au fond, immobile, attentif à la moindre parole, au moindre chant, à la moindre prière... Là-bas devant parmi les visages connus, trois me sautent aux yeux : mes parents et mon frère sont là, enlacés comme si une tornade allait les emporter, comme si relâcher leur étreinte allait les précipiter dans l'oubli ou le désespoir le plus complet. Partout dans l'église, je retrouve ce même spectacle, seul témoin de ces yeux pleins de détresse et de colère, paradoxalement le seul à avoir réussi à prendre du recul devant tout ça, devant cette nouvelle, ce drame... De la cérémonie en elle-même, je n'arrive à saisir que quelques mots, émouvants, autant d'appels déchirants pour l'âme, ponctués de sanglots, de gémissements. Tout me semble cependant si lointain, si incohérent, si détaché de mon état d'esprit...
Maintenant les deux cloches carillonent, de plus en plus décalées ; elles annoncent à chacun de nous la promiscuité de l'apothéose finale, du dernier adieu. Alors lentement, tous se lèvent et quittent l'église, reformant la longue procession avec les gens qui n'avaient pu rentrer, afin de se rendre dans le dernier lieu que je verrai jamais. Le pas est lent, cérémonieux, parfois laborieux dans la douleur. Au passage, j'aperçois sur un panneau, qui, comme un dernier hommage, ou même un clin d'oeil divin adresse ces deux mots gravés dans le bois à ceux qui ont encore la force de lever les yeux : Carpe Diem... Mais le chemin n'est pas long, et nous voilà arrivés. Nous passons l'un après l'autre l'arche qui marque l'entrée, et nous approchons de la grande croix. A nouveau, ils s'arrêtent, et je fais de même. Nous y sommes. Seuls quelques sanglots et quelques respirations difficiles viennent troubler le silence qui nous entoure désormais. Une larme perle sur ma joue droite, non pas de désespoir comme de nombreuses autres larmes alentours, mais de communion, de remerciement... Alors je sais ce qu'il me reste à faire.
Doucement, indifférent à la foule devant moi, j'avance, tout droit, et les yeux fixés sur la grande croix centrale. A chacun de mes pas, la larme tombe un peu plus bas, passe sur mes lèvres, descends sur mon menton, et enfin, alors que je suis face à mon but, elle tombe, plus scintillante que jamais, achève sa course sur d'autres lèvres qui n'en sont pas vraiment d'autres. Là devant moi se trouve celui qui m'a accompagné toute ma vie ici-bas, et qui désormais ne pourra plus me suivre là où je vais. Doucement, je me prépare à l'ultime aventure qui vaut encore la peine d'être vécue, et, abandonnant là tous ces êtres tristes, je m'envole, libre et confiant, me retournant simplement afin mémoriser une dernière fois l'image de tous ces gens rassemblés autour de mon cercueil.
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Concernant le blog, il est pour l'instant plus ou moins inactif, car je n'écris pas vraiment en ce moment ; je n'arrive pas à amener mes textes là où je le veux, bien que l'envie d'écrire soit toujours là. Mais je vais surement profiter de cette période de vacances pour m'y remettre vraiment et essayer de poster dans la semaine qui arrive.
bonne continuaton
J'apprécie vrmt vos textes et j'amerai être au courant de vos récits donc si çela ne vous gène pas, je laisse mon adresse msn.
Bonne continuation et inspiration,