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Vendredi 20 août 2010 5 20 /08 /Août /2010 19:21

Un médaillon

 

Voilà quelques temps que je n'ai pas publié de texte. J'ai récemment décidé de terminer celui-ci, que j'avais commencé il y a un mois sans jamais trouver le temps de le finir. Il s'agit d'un essai, je voulais tester l'écriture d'un texte fantastique. C'est un texte que j'aime bien, mais qui ne correspond pas parfaitement à ce que je voulais. Cependant, je ne pense pas renouveler dans l'immédiat l'écriture d'un texte fantastique. Sur ce, bonne lecture !

 

http://img.1.vacanceo.net/classic/4029.jpg

 

               Je ne sais pas ce qui a bien pu me pousser à me rendre dans cette ruelle lugubre. L’air y semblait plus froid, moins respirable. Je venais de quitter le monde estival ensoleillé de ma ville pour entrer dans l’univers froid et intemporel de cette ruelle. Mes pas m’avaient mené vers une boutique à la devanture ésotérique autant que dépouillée. Un magasin d’antiquités qui semblait constituer lui-même son principal article, tant la vétusté du bâtiment était prononcée.

               Je fus accueilli par un nuage de fumée, qui profita de mon arrivée pour s’échapper dans la rue, loin des démons qui semblaient le poursuivre. Si j’avais l’intime sentiment qu’il valait mieux que je fasse de même, mes pieds en décidèrent autrement et me portèrent dans cette sinistre boutique, qui tenait davantage du repaire mal famé. Malgré le maigre courant d’air provoqué par mon entrée, l’atmosphère était affreusement enfumée, semblait-il par les flammes hésitantes des chandeliers. Il n’y avait pas même l’ombre d’une lumière électrique, rien qui dénote dans cette ambiance d’un autre temps.

                              Partout un bric-à-brac incroyable s’amoncelait, sur des étagères ou de simples tables. L’une des seules caractéristiques communes semblait être la couche de poussière qui recouvrait chacun des articles. Du reste, l’inventaire était hétéroclite : une vieille assiette de porcelaine tenait en équilibre précaire sur le manche de ce qui paraissait être un poignard long. A côté, un ours en peluche décoloré fixait de ses yeux percés le tableau sombre posé sur la table qui lui faisait face.

               Un raclement se fit alors entendre à travers l’opaque fumée. Au fond, une ombre se dessinait, probablement le vendeur. Sa posture morne semblait indiquer tant la fatigue que la vieillesse. J’en détournai soudain le regard, comme poussé par une force mystérieuse. Avançant dans l’un des rayons obscurs, mes pas me portèrent devant une étagère semblable aux autres. Il y régnait là aussi un capharnaüm incroyable, mais je compris d’un coup d’œil la raison de ma présence.

               Posé sur un vieux livre noir, un médaillon semblait m’appeler, attirant irrésistiblement mon regard. Il représentait un phénix délicatement ciselé, sur lequel était gravé un étrange et mystérieux symbole qui me sembla immédiatement familier. Alors que ma main s’avançait pour le saisir, un second raclement juste derrière moi me fit sursauter.

« Je vois que vous avez trouvé ce que vous étiez venu chercher… La voix du vendeur était chevrotante.

-         Il me faut ce médaillon ! Quel est son prix ? Les mots sortirent tous seuls, avant que je puisse me retourner.

-         Chacun des objets regroupés ici possède un passé, et pour certains, un futur également. Ce sont eux qui vous choisissent. Je me contente de les remettre à ceux auxquels ils sont destinés. Cela ne vous coûtera rien. Bon courage. »

               Je me retournai alors, pour constater que le vendeur n’était plus là. Ma main s’était emparée de l’étrange médaillon et je le dépoussiérai soigneusement en revenant sur mes pas pour chercher le vendeur et l’interroger sur ses paroles mystérieuses. J’eus beau chercher, je ne le trouvai pas. Résigné, mais étrangement soulagé, je passai alors le médaillon autour de mon cou tout en sortant de la boutique.

 

               « … grâce à lui je serai toujours un petit peu avec toi… Nous serons réunis pour toujours ! » Elle me sourit de son sourire si beau et si mystérieux à la fois. Celui qui me fait fondre immanquablement. Tout a été très vite. J’ai su dès que nos regards se sont croisés que je voulais la faire mienne, tout mon corps subissait l’attraction de son être. A la réflexion, je crois que c’est elle qui m’a choisi plus que je ne l’ai choisie. Et elle était du genre à obtenir ce qu’elle voulait. Moins de deux semaines plus tard, elle emménageait chez moi, reléguant aux oubliettes mon statut de jeune fils célibataire de bonne famille.

               C’est aujourd’hui le premier jour de notre vie commune. Sans que je ne trouve rien à y redire, elle m’a traîné dans cette boutique enfumée au milieu de cette ruelle lugubre. Mais seul son visage retenait mon attention. Elle a aussitôt craqué sur ce délicat médaillon qu’elle vient tout juste de me passer au cou, et qui représente un magnifique phénix. Elle me tend sa bouche et la mienne vient s’y perdre. Des frissons me parcourent le corps ; qu’elle est belle ! Nous avançons silencieusement, moi légèrement en retrait pour la contempler encore et toujours. Elle en joue, bien consciente de son emprise sur moi, fait onduler ses hanches dans une danse sensuelle qui s’intègre naturellement à sa démarche féline.

Avant que je ne m’en sois rendu compte nous voilà chez moi. Chez nous. Chez elle ? Il commence à se faire tard, mais je n’ai pas faim, si ce n’est d’elle. Sans se retourner, sa démarche m’invite à la suivre dans la chambre. Ce sera notre première nuit ensemble, et nulle perspective ne me semble plus enviable que celle de me consumer entièrement en elle, de me perdre dans son corps enivrant et envoûtant. Goûter à la tentation faite femme…

 

               Je ne me souviens de rien après être sorti de cette étrange boutique. Je me réveillai le lendemain matin dans mon lit, les draps étrangement désordonnés, dénudé et le corps alerte, malgré quelques courbatures. Un sombre sentiment de manque m’étreignait, sans que je parvienne à déterminer sa cause. Je me redressai, cherchant à identifier ce sentiment d’oppressante légèreté. Le médaillon ! Il n’était plus à mon cou. Affolé, sans trop comprendre pourquoi, je le cherchai frénétiquement, brassant les draps enchevêtrés. Je le retrouvai bien vite : il était dans mon lit. L’examinant, je m’aperçus qu’un des maillons de la chaîne s’était défait ; j’avais dû remuer plus qu’à l’habitude dans mon sommeil.

               Je me promis d’aller acheter si tôt que possible le matériel nécessaire pour la réparer. Au fond de moi, je combattais un besoin impérieux de m’y rendre aussitôt, brûlant du désir de sentir le médaillon contre ma peau. Mais j’avais du travail. Après une rapide douche, je poursuivis le déballage de mes cartons. Mon troisième jour dans cette maison s’annonçait tranquille, si ce n’était cette sensation de manque étrange. Le souvenir de ma première visite me revint en mémoire.

               Il ne faisait alors ni vraiment soleil, ni vraiment nuageux. C’était une composition insolite des deux, troublante par sa teinte mélancolique. Quelque chose dans cette allée simple et mal entretenue parlait à mon âme. Avant même de lever les yeux sur la maison elle-même, j’avais su à quoi elle allait ressembler. Une étrange émotion m’avait envahi tandis que j’en franchissais le perron. Devant moi, le guide débitait ses boniments, mais je ne l’écoutais que d’une oreille distraite.

               « …magnifique maison, pour sûr ! Mais les temps sont durs, vous connaissez le contexte ! Impossible de trouver des acheteurs potentiels, la plupart ne se déplace même pas pour admirer cette merveille, des années que ça dure ! Et pour ce qui est de la vendre à des gens du coin, c’est peine perdue ! Personne n’ose l’approcher depuis l’évènement tragique ! Pensez-vous ! Un jeune homme que tout le monde aimait dans le village, tout juste marié ! Empoisonné par sa propre femme avec un verre de champagne ! Heureusement qu’elle s’est elle-même donnée la mort, je n’imagine pas ce que les habitants lui auraient fait ! Je ne vous raconte pas cela pour vous effrayer, simplement pour que vous compreniez que personne ne vous dérangera ici, vous trouverez le calme auquel vous aspirez pour l’écriture ! »

               Un mauvais vendeur, mais la maison avait été depuis mon premier regard liée à mon sort. Je n’aurais pas pu m’en retourner et ne plus y revenir. Chose étrange que cet attachement qu’il nous arrive d’éprouver soudainement pour certaines choses, sans que rien n’arrive à l’expliquer… Toujours ce vide contre ma poitrine, avide de retrouver le contact rassurant du médaillon. Résigné, je délaissais un moment mon déballage pour observer plus attentivement la chaîne.

               Le maillon pouvait être refermé assez facilement avec la main. Il bougeait sans difficulté, ce qui était sans nul doute la cause de son relâchement au cours de la nuit. Je le réinsérai dans les deux maillons adjacents avant de le refermer à la force de mes doigts. L’ensemble tiendrait bien le temps d’aller acheter des outils. Sans même y penser, je passai alors le collier à mon cou.

 

               Les jours ont passé comme dans un rêve. Et toujours près de moi son corps, le contact de ses doigts fins, interminable source du plaisir suprême. Elle est devenue ma raison de vivre. Ma raison de survivre… Chaque matin, elle est là à mon réveil, et je ne la quitte plus jusqu’à la fin de la journée, quand – enivré de son odeur – je sombre à ses côtés. Son parfum enivrant est la seule fragrance qui m’importe, le bleu de ses yeux la seule couleur digne d’intérêt, et le timbre de sa voix mon seul guide dans la nuit. Elle est ma vie, la seule occupation de mes sens exacerbés par sa présence.

               Je ne sais pas exactement ce que nous avions fait les jours précédents. Ma seule certitude est que je ne l’ai pas quittée un seule instant ; le traumatisme qui en aurait découlé aurait été trop profond pour que je puisse seulement l’oublier. Elle est assise en face de moi, sur notre terrasse. Devant moi, une coupe de champagne qu’elle vient tout juste de me servir, mais que je ne bois pas, fasciné que je suis par sa voix envoûtante. Je n’ai pas l’impression d’avoir mangé ou bu quoi que ce soit au cours des jours passés, comme si son corps était la seule nourriture à même de contenter le mien.

               « Rien ne pourra nous séparer, jamais… Crois-moi, aujourd’hui tu vas découvrir l’immortalité… » En disant cela, elle allonge son bras magnifique pour caresser lentement le médaillon qu’elle m’a offert. « Je te fais une faveur que peu de mortels connaissent. La connaissance du désir éternel, et si peu en échange… » Ses paroles m’intriguent, mais y réfléchir plus intensément m’obligerait à détourner mes yeux des siens, qui m’attirent davantage à chaque seconde.

               « Buvons maintenant à notre nouvelle union, capable de transcender la mort autant que la vie… » Machinalement, je saisis ma coupe de champagne et vient trinquer contre celle de la femme qui représente désormais mon existence. Mon âme s’engouffre dans ses yeux dès les premières gorgées. Je me sens tellement bien, soudain. Sans même chercher à lutter, je sombre dans son regard, accueillant la langueur qui m’étreint comme ma destinée. Je ne sens plus rien. Si ce n’est ce picotement, au niveau du médaillon. Et le bonheur de la suivre.

 

 

               Matthieu, du haut de ses 10 ans, explorait vaillamment les alentours de la ville dont il était si fier. C’est un âge où rien ne peut nous atteindre, et où l’aventure est toujours présente au bout du chemin. Il s’était très peu souvent hasardé du côté de la vieille bâtisse, mais on disait en ville qu’un nouveau propriétaire l’habitait. Curieux, il fixait le jeune homme assis sur la terrasse. Celui-ci fixait intensément la chaise vide qui lui faisait face, comme s’il lui trouvait plus d’intérêt que n’importe quelle autre au monde. A bien y regarder, Matthieu crut y apercevoir une colonne de vapeur, presqu’une silhouette transparente. Mais il se raisonna. A 10 ans, il savait très bien que comme le Père-Noël, les fantômes, ça n’existe pas !

Par Quadehar - Publié dans : Récits
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