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Récits

Mercredi 14 mars 2007

La bataille a rapidement tourné en notre défaveur. Autour de moi, mes compagnons tombent l’un après l’autre. À mes côtés, il ne reste que trois autres guerriers, deux à pied, et un à cheval. Nous venons de perdre la dernière tourelle que nous devions défendre, et tous ceux qui le pouvaient ont déjà battu en retraite, sauf ce chevalier qui n’a pas voulu nous abandonner à notre triste sort.
 Nous avançons petit à petit. De toute façon, nous ne sommes pas capables de rebrousser chemin. Notre seul espoir est de continuer coûte que coûte.
Dieu sait pourtant si je les avais mis en garde contre cette attaque hasardeuse. Notre seigneur, encore sous le choc du lâche assassinat de sa femme, n’avait pas la lucidité nécessaire pour mener cet assaut.
Un de mes plus proches compagnons a dû se sacrifier pour sauver sa vie et lui permettre de fuir en arrière sans danger. Ils sont tous là, à protéger leur suzerain, sans même se soucier des troupes restées à l’avant comme nous.
Le champs de bataille choisi est un plateau, qui n’offre malheureusement aucun relief assez important pour nous dissimuler. Nous progressons encore et toujours.

Malheur ! Une faction ennemie nous a repérés. Trop tard pour les éviter, il va falloir combattre. Nous chargeons rapidement. Le choc est rude, chaque soldat de chacun des camps est conscient de jouer sa vie à chaque coup.
D’un large mouvement de sabre, je me débarrasse facilement d’un guerrier qui arrive de devant moi, sur la droite, puis, je lance un poignard dans la poitrine d’un cavalier, que j’achève avec mon arme une fois tombé. Le cheval, désormais sans maître, s’enfuit sans demander son reste. Il aurait pu m’être utile. Dommage.
Devant moi, la voie est soudain libre. Je  m’enfuis à toutes jambes, suivi par le noble chevalier. Nous sommes les deux seuls rescapés du groupe.
Ne pas penser aux morts, aux amis fidèles maintenant disparus, aux erreurs stupides qui les ont conduits hors de ce monde.
Déjà, deux hommes, épées à la main, viennent à notre rencontre, manifestement dans le but de nous tuer.
Le paladin s’élance et en abat à la hâte le premier, sans s’apercevoir qu’il est maintenant à la portée du second. Je tente d’intervenir, mais ne peut que le venger, ce que je m’empresse de faire. J’évite de croiser le regard désespéré que me lance désormais sa tête, qui a giclé à trois mètres de là.

J’avance encore, le plus discrètement possible. Subitement, j’aperçois le seigneur ennemi accompagné de sa garde, en train de massacrer un chevalier portant nos couleurs. Heureusement pour moi, ils ne m’ont pas repéré. Je les dépasse rapidement, et contemple d’un œil embué le précipice devant moi. Je suis arrivé au bout du champs de bataille, et il ne me reste aucune issue.
C’est le moment que choisissent mes pensées, mes remords et mes regrets pour se manifester. J’ai vu tant de morts ! Tous mes amis ont quitté ce monde, je suis seul, si seul ! Et tous ces hommes qui n’avait rien demandé, et qui ont péri sous ma lame ?
La folie gagne mon esprit. Je le sens, mais ne peut rien faire contre ça. Au summum du délire, je me précipite vers le souverain ennemi en courant. J’attaque en diagonale, ses gardes ne pourront rien faire. Alors que mon sabre fond sur lui, j’entends, loin au-dessus de moi, comme dans un rêve, ces mots que j’ai si souvent entendus.

« Echec et Mat ! »
Par Quadehar
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Lundi 19 mars 2007


A ceux qui restent...

    A ceux pour qui la vie continue comme avant, à ceux qui ne savent pas, qui ignorent ce drame... Comment se peut-il que le monde reste semble à ce qu'il était alors qu'elle est partie, comment les gens peuvent-ils sourir, échanger des banalités alors qu'elle s'en est allée ? Je l'aimais... Plus que toute autre, plus que moi-même, plus que la vie... Mon âme lui appartenait...
    Elle l'ignorait bien sûr, mais s'en doutait certainement. Mon surnom, connu de nous deux seuls, prenait dans sa bouche une toute autre dimension, provoquant une vague subite et délicieuse de bonheur et d'espérance tout à la fois, un sentiment unique et merveilleux. Ses yeux semblaient avoir un langage mystérieux qui s'était peu à peu dévoilé à moi jusqu'à n'avoir plus le moindre secret. Elle l'ignorait...
    C'est beau d'aimer. On pense toujours que personne ne peut ressentir quelque chose d'aussi fort que le sentiment qui nous anime, tant les mots semblent dérisoires. Trop de choses et peu de mots... C'en était devenu délicieusement effrayant. Je savais que j'allai souffrir... Un amour aussi intense ne peut se rompre que dans la douleur. Mon coeur lui-même ne pourra plus jamais s'en remettre, je le sais. Dire que je l'aimais ne sert finalement à rien. Il faudrait vous parler de son rire, du magnétisme de son âme, la dépeindre entièrement grâce au langage du coeur pour que vous n'ayez au final qu'une vague idée de ce sentiment...

    Je me suis rendu chez ce routier qui lui a oté la vie. J'ai sonné à la porte et demandé Mr Brumier. Un homme effondré s'est présenté à moi. "Je l'aimais..." furent mes premiers mots. Il me regarda dans les yeux, et comprit instantanément. Sans un mot, il me fit entrer, moi, l'adolescent, et m'invita à m'assoir. Il me raconta comment elle avait traversé brusquement, oubliant de regarder à gauche, comment il avait freiné, prié pour que son camion s'arrête à temps, comment il regrettait désormais ce qui n'était pourtant pas sa faute. Je l'ai contemplé longuement, je l'ai jugé. Il n'était pas coupable. C'aurait été préférable. Je lui ai pardonné.
    Je n'ai pas à venger ma peine sur les autres, alors je me suis éloigné, pour me rendre dans ce lieu qu'elle et moi aimions profondément. Puis je me suis remémoré tous mes souvenirs que j'avais d'elle - toute ma vie - jusqu'à sombrer dans l'ivresse réconfortante du désespoir. Elle l'ignoraît...

    La vie n'est plus la même sans elle. Je pourrais continuer cette lettre longtemps sans que vous puissiez vraiment  comprendre, alors je m'arrête là. Donnez mes organes, je n'en aurais pas besoin là où je me rends. Mon coeur n'aidera personne, aussi laissez-le moi. Dîtes à ceux qui n'ont pu lire cette lettre à quel point je tiens à eux. Je ne sais pas si je la rejoindrai, mais au moins nous ne serons-nous plus séparés. Alors je lui dirai, je lui raconterai ce qu'elle ignorait...

Adieu


    Lentement, l'adolescent déposa la lettre sur son oreiller et s'éloigna, sans même jeter un regard sur sa chambre. Il avait longuement réfléchi à la façon dont il allait s'y prendre. Une seule solution s'était imposée à lui. Elle avait un coin préféré, à l'ombre d'un vieux chêne millénaire. Il prépara la corde et le noeud, monta sur la branche où il l'accrocha, et passa la boucle autour de son  cou. Là, assis sur la branche, il appela dans son esprit l'image de son amour perdu, et se laissa tomber. La mort fut plus rapide qu'il ne l'avait espéré, plus libératrice qu'il ne l'avait imaginé. On retrouva vite son corps, qui fut aussitôt détaché.
    Bien des décennies plus tard, à l'endroit même où le cadavre avait chuté, poussa un second chêne qui en un demi-siècle grandit énormément, enlaçant le premier chêne dans une tendre étreinte...
Par Quadehar
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Samedi 27 octobre 2007

Dur ! Dur !


Nous voila confinées, mes sœurs et moi, dans ce qui m’a l’air d’être une sombre et étroite pièce parallélépipédique. Soudain, la pièce tremble, et se met en mouvement. Ce doit être une armoire, ou un caisson, trouvé hâtivement pour nous séquestrer jusqu’à notre mort.

Car nous allons mourir ! Mes sœurs et moi sommes si jeunes, et déjà, la Grande Faucheuse va venir nous chercher. Pourtant, peu de monde nous détestait parmi les civils normaux. Ils nous côtoient d’ailleurs souvent, presque chaque jour. Seul le ministère nous avait jugées gênantes et avait mis en place une intense propagande dans le but de limiter notre action.

Le plus drôle était que nous allions mourir de la main d’un homme qui nous aimait, qui tenait à nous. Certainement était-il devenu fanatique. Et suicidaire, puisque notre seule mort entraînerait inévitablement la sienne, à long terme.

Je repense à nos débuts, quand nous devions débarquer clandestinement d’un continent à l’autre, quand seuls les puissants et les mieux informés avaient eu vent de notre existence. En ce temps là, nous étions jeunes, et pas encore très belles. Mais au cours du temps, nous sommes devenues très célèbres, et nous n’avions plus besoin de nous cacher pour changer de pays.

Mais bon sang, que leur avons-nous fait ? Ce sont eux qui nous ont mises au monde, et qui veulent maintenant nous exterminer. C’est putatif, si l’on y pense bien. Mais nous ne quitterons pas cette Terre sans emporter le plus grand nombre d’hommes avec nous.

Dire que dans très peu de temps, ma vie va s’arrêter, partir en fumée, que le vent dispersera tranquillement. Avec un peu de chance, mes sœurs partiront avant moi, et quand viendra mon tour, quelqu’un arrêtera ce massacre. Je ne m’en veux même pas d’avoir cette pensée. À vrai dire, nous n’avons pas vécu assez longtemps pour qu’un lien de fraternité se crée entre nous.

Soudain, l’armoire s’ouvre brièvement. Cette soudaine lumière, après l’obscurité prolongée m’éblouit, et je n’arrive pas à savoir où l’on m’a transporté. Déjà, la porte s’est refermée. Pas besoin de compter pour savoir qu’une de mes sœurs est absente. Le compte à rebours a commencé.

Trente minutes plus tard, la porte s’ouvre de nouveau rapidement, dans une atroce odeur de fumée. La porte est de nouveau fermée, mais je sais maintenant de quelle manière je vais mourir. La combustion. La pire manière de mourir pour moi, qui déteste le feu.

Je ne sais pas combien sont déjà parties. J’ai arrêté de compter le temps depuis un bon moment déjà. Soudain, je sens qu’on m’attrape, qu’on m’entraîne, inévitablement.

Je sens qu’on m’embrasse doucement. C’est donc bien un fanatique. Quelle triste fin ! Tuée par un fan ! Mais déjà, le feu s’empare de moi par le bas, me dévore lentement. Je hurle, mais personne ne m’entend. La douleur est atroce. Je brûle !

Et comme une malédiction, j’entends, juste avant de mourir, le slogan principal de nos opposants :

« Fumer tue ! »

Par Quadehar
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Dimanche 28 octobre 2007

Introduction


    Ce fut le crépitement des flammes qui le réveilla. Encore ensommeillé, il découvrit l’horreur alentour sans pour autant y croire. Il referma les yeux, et les rouvrit quelques secondes plus tard. Voyant qu’il n’avait pas rêvé, il sortit en sursaut de son lit. Sa maison était en flammes ! Il constata également qu’il était habillé, signe qu’il s’était encore endormi en faisant ses exercices d’algèbre. Son cahier, renversé à côté du lit, lui confirma cette constatation.

    Repensant soudainement à sa situation critique, il attrapa instinctivement sa sacoche, cherchant à y mettre le plus d’affaires possible. Puis, il sortit précipitamment de la chambre. Où étaient donc ses parents ? Il se précipita dans leur chambre, devant éviter une partie du mur déjà enflammée. Le spectacle qui parvint à ses pupilles le figea d’horreur. Là, devant lui, le lit parental achevait de se consumer, dégageant une horrible, qui ne pouvait avoir sa source que dans la combustion d’un corps humain. Ou de deux.

    Horrifié, il courut comme dans un rêve, descendant les escaliers pour finir par sortir par une fenêtre, car la porte était elle-même dévorée par le feu.

    Arrivé à l’air libre, il se rendit compte que toutes les maisons de son village natal subissaient le même supplice. Toutes les chaumières alentours étaient la proie des flammes, qui, dans des crépitements sinistres, achevaient tranquillement de détruire le décors de son enfance.

    Il n’eut pas le courage d’en supporter davantage et baissa le regard devant le désastre. Un éclat attira son attention. Une bague. Il se baissa, espérant que celle-ci était celle de son défunt père. Mais ce n’était pas la chevalière finement ciselée qu’il adorait. Sans réfléchir davantage, il la mit dans sa poche et courut se réfugier dans la forêt qui débutait à deux cents mètres de là, hors d’atteinte de la fournaise.

    Puis, il sombra dans la béatitude d’une inconscience dépourvue de rêve. Son corps, maintenant privé de volonté, amorça le début d’une chute. Une main le rattrapa.

    - Allons mon enfant, il vaut mieux pour toi que tu ne te rappelles de rien. Dors, et laisse ce souvenir de côté. Oublie…


Par Quadehar
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Dimanche 28 octobre 2007

Chapitre I


    Le vent glacial balayait depuis l’aurore les rues de la ville encore désertes en ces heures matinales. L’aube grisâtre formait un étrange contraste avec les couleurs alentour. La plupart des volets étaient clos, garantissant aux habitants encore quelques heures de doux sommeil, ou bien d’intenses cauchemars pour les plus angoissés.
    C’est dans ce décor peu rassurant que progressait Kyle d’un pas rapide. Il était manifestement là contre sa volonté et aurait aisément aimé rester dans la chaleur de son habitat. Mais son maître, Tobias, l’avait de nouveau envoyé en mission et il n’avait eu d’autre choix que de s’y rendre.
    Cette fois, c’était à la bordure de la ville qu’il l’avait expédié, à plus de trois heures de marche. Il n’avait pour le moment parcouru que la moitié du trajet, mais déjà, ses jambes lui exprimaient leur envie de repos.
    Jusqu’ici, il avait eu de la chance, mais il risquait à tout moment de rencontrer un détrousseur, ou autres malandrins qui pullulaient les premières heures du matin. Heureusement, il n’avait rien sur lui qui pût justifier une attaque, et son apparence était assez désastreuse pour le faire savoir aux possibles embusqués.

    Deux heures plus tard, il arriva sans encombre à la bordure de la ville. Ses pieds criaient grâce, alors que ses jambes s’étaient tues depuis longtemps, trop endolories pour que la douleur perce encore. Ses heures de sommeil manquées ressortaient malheureusement, et son esprit avait perdu de sa lucidité. C’est donc avec un air quelque peu hagard que Kyle chercha son chemin, sous le regard embrumé des quelques villageois déjà réveillés.
    Enfin, il trouva le but de son cheminement, une vieille auberge à moitié délavée. Il vérifia trois fois le nom sur l’enseigne, car celle-ci était tellement détériorée qu’une fois son inscription déchiffrée, on doutait encore de ce que l’on venait d’y décrypter. Mais la vieille bâtisse était bien la « Taverne du Pin ».
    Il poussa la porte d’un geste hésitant et pénétra dans le bâtiment. Kyle s’aperçut que son maître avait dit vrai quand il avait précisé que l’auberge ne fermait jamais vraiment. En effet, dispersés dans celle-ci, trois ou quatre ivrognes cuvaient leur cuite de la veille en ronflant bruyamment. La patronne était occupée à servir un homme dissimulé dans l’ombre qui lui jeta un vague regard lorsqu’il entra, avant de reporter son attention sur la maîtresse des lieux.
    Il s’avança vers le comptoir où un serveur à l’air amorphe essuyait un verre crasseux à l’aide d’un chiffon qui l’était tout autant.

— Excusez-moi, je souhaiterais rencontrer Mr Kalert. On m’a dit qu’il logeait ici.

    Le serveur se tourna vers lui avec circonspection et le jaugea un instant du regard, avant de répondre d’une voix glaciale, tout en désignant une porte à sa gauche :

— Premier Etage, troisième porte à droite. Bonne chance !

    Habitué à ce genre de situation, Kyle ne releva pas les dernières paroles du barman. Après tout, les individus que son maître lui faisait rencontrer ne se révélaient que très rarement fréquentables. D’un pas confiant, il gagna l’escalier qu’il grimpa rapidement. Arrivé dans un couloir obscur, il continua sa progression, passant devant cinq portes situées successivement à gauche et à droite avant d’atteindre la bonne. Avançant sa main, il assena trois coups sur le vantail.  
    Un raclement de chaise se fit entendre. Une clef tinta dans la serrure, puis la porte coulissa sur ses gonds, laissant place à un homme moyennement âgé au visage ciré et à la barbe mi-longue inexplicablement frisée. Ce dernier détail aurait pu rendre l’individu ridicule, s’il n’y avait eu cette lueur effrayante dans son regard, sans doute accentuée par les cernes soulignant ses yeux.

— Que veux-tu ? Je ne te connais pas. Qui es-tu ?

    Et voila que cela recommençait ! Mais Kyle avait l’habitude. Il répondit d’une voix posée :

— Je viens de la part de Tobias. Vous avez quelque chose lui appartenant et qu’il désire avoir en sa possession le plus vite possible. Un livre, pour être exact.

    L’homme perdit soudain son air arrogant et sembla prendre peur. Sans un mot, il se retourna et partit d’une démarche rapide dans son salon, et revint avec l’objet qu’il devait rapporter. C’était un vieux livre, un peu poussiéreux, et d’apparence anonyme. Il aurait tout aussi bien pu traiter d’agriculture que de démonologie. Et pour tout dire, Kyle ne préférait pas en connaître davantage. De plus, son maître, par il ne savait quel moyen, parvenait toujours à savoir s’il avait ouvert un document qu’il était chargé de quérir. C’est donc sans même en lire le titre qu’il prit l’ouvrage et le rangea dans une sacoche porté à cette fin.
    Avant qu’il ne puisse prononcer un seul mot, l’homme lui avait déjà claqué la porte au nez, dans la plus extrême impolitesse. Il ne s’en formalisa pas, et repartit pour le long trajet du retour, ses jambes toujours aussi endolories.


Par Quadehar
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Mardi 30 octobre 2007
Prisonniers


    Des jours que je suis là, debout, en ligne à côté des autres ! Ceux-ci sont d’ailleurs manifestement là depuis bien plus longtemps que moi. Il ne nous est même pas possible de nous allonger, car nos geôliers accourent aussitôt et nous forcent à nous relever, n’hésitant pas à nous bousculer.

    Nous ne tenons plus que grâce au mur dans notre dos, ainsi qu’en nous appuyant les uns sur les autres. Cela nous permet de réduire la douleur, mais lorsque l’un de nous s’effondre, par manque de force, il entraîne la plupart d’entre nous dans sa chute par la même occasion, et nos gardiens sont obligés de nous aider à nous redresser. Nous ne sommes pas capables de le faire seuls.

    Bon sang, mais qu’avons-nous fait ? Pourquoi sommes-nous dans ce lieu ? Certes, mon père était un Résistant, mais je n’ai fait que diffuser ses idées ! Est-ce un crime ? Apparemment oui, car tous ceux qui sont à mes côtés ont contribué à informer les gens sur l’Histoire.

    Parfois, il arrive que plusieurs d’entre nous soient emmenés, pour une durée plus ou moins longue. Certains sont reconduits en piteux états, d’autres ne reviennent jamais. Rares sont ceux qui réapparaissent sans avoir été malmenés.

    Pour nos détenteurs, nous ne sommes plus que des matricules, identifiés par les numéros qu’on nous a gravés sur le côté. Désormais, je ne suis plus connu que sous le nom de 1085 – 58 – 1320.
À tous moments, nos geôliers nous passent en revue, en nous détaillant de leur regard froid et distant, comme s’ils cherchaient à percer nos secrets.
    Il arrive que dans un accès de sadisme, l’un d’entre eux saisisse un de mes compagnons, l’obligeant à pivoter pour mieux le contempler, avant de l’éjecter sans aucune délicatesse vers nous.

    En face de nous, d’autres subissent le même calvaire que nous. D’après les quelques mots que nous avons pu échanger avec eux dès que la pièce se retrouvait vide de gardes, ceux-ci ont eu le malheur de rire. Ils sont plus souvent emmenés que nous, et reviennent généralement salement amochés, pour ceux qui reviennent. À croire que ceux qui nous maintiennent prisonniers répriment sévèrement la joie.

    J’en suis là de mes réflexions, quand soudain, la main d’un garde me saisit et m’attire hors du groupe. Il ne me jette même pas un regard, se contentant de fixer notre destination. Je la vois, maintenant, une grande table gigantesque, destinée à un usage mystérieux.
    Arrivé là, il me fait m’allonger sur celle-ci, et je ne peux m’empêcher de laisser percer un soupir d’aise, après ces quelques semaines debout. Une femme s’approche de moi, m’observe attentivement, puis relève mon numéro, qu’elle reporte sur un clavier. Une fois cela fait, elle fixe l’écran, puis annonce à l’homme, avec un léger sourire :

    « Excellent choix ! C’est un classique de la littérature historique. Combien de temps désirez-vous l’emprunter ? »

Par Quadehar
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Mercredi 31 octobre 2007
La Fin



    C'est fait, je suis seul. Par delà les fleuves et les montagnes, à des lieux et des lieux de chez moi, j'ai fini par trouver la solitude. Là-bas, j'aperçois des arbres qui se profilent, lointains, dans le soleil couchant. Plus proche il n'en reste qu'un : celui contre lequel je me suis adossé, assis dans l'herbe. Dire qu'il n'y a pas un son serait mentir. Le bruissement des feuilles dans le vent, le murmure de la brise, tout cela je l'entends. Mais jamais encore je n'ai connu une telle paix. Je fixe le soleil couchant, encore et toujours, et il finit par disparaître complètement. Je ne le remarque pas, plongé dans les pensées qui m'agitent. Il m'a fallu tout ce chemin pour enfin trouver paysage qui s'accorderait à mon humeur ; loin des hommes, loin même de tout ce qui rappelle la race humaine : bâtiments, routes, véhicules, lignes électriques... Peu se seraient doutés qu'un tel lieu existe encore. Et pourtant le voici. Mais je cesse de penser à ce qui m'a amené là. Je sais qui je suis, je sais d'où je viens, et j'essaye d'oublier cela.

    Il n'y a aucune raison particulière à mon exil temporaire, si ce n'est une question qui sans cesse me tourmente, sans cesse domine mes moindres pensées. Pourquoi ? Pourquoi se lever le matin ? Pour aller travailler. Oui, mais pourquoi travailler ? Pour gagner de l'argent. Pourquoi gagner de l'argent ? Pour pouvoir survivre. Pourquoi survivre ? Je ne sais pas. Paradoxalement, la seule fin possible à la vie est la mort. Puisque cela doit arriver, pourquoi le plus tard possible ? Pour faire l'expérience de tout. Pourquoi faire l'expérience de tout ? Parce que c'est intéressant. Et pourquoi est-ce intéressant ? Je ne sais pas.

    Peu à peu la nuit avance ; les étoiles apparaissent, plus scintillantes que je n'ai jamais pu les voir. Je peux presque sentir les picottements de leur clarté sur ma peau. C'est ma dernière nuit ici, sur Terre, et je n'aurai pu en connaître de meilleure. Clin d'oeil du hasard, de la providence peut-être, la lune est pleine. Pleine de mes pensées, pleine des mes rêves, pleine de reconnaissance pour cette nature qui m'a accueillie, m'a vu grandir, et va finir par me reprendre. C'est étrange, je n'aurai jamais songé que la fin viendrait ainsi, ni quelle sérénité cela m'apporterait. Je pense à mes proches, à ceux que j'ai laissés là-bas, près de la ville, ceux à qui je ne pourrai plus parler. Mes parents, mon frère, mes amis... Ils comprendront, je l'espère sincèrement. J'aurais pu leur dire tant de choses, partager tant de joies supplémentaires, mais mon âme ne regrette rien : nulle amertume ne viendra troubler mon dernier voyage. Jamais encore je n'avais ressenti cet état d'osmose avec tout ce qui m'entoure ; je profite pleinement de la moindre sensation, du moindre souvenir. Il fallait en arriver là pour comprendre tant de choses, ou tout simplement comprendre qu'il est inutile de chercher à les comprendre.

    Lentement, mes pensées continuent à dériver, accomplissant sans que je ne l'aie décidé un bilan de ma vie, comme pour mieux l'oublier ensuite. La dernière, l'ultime épreuve m'attends ; ils m'attendent. Enfin le soleil se lève, un soleil pâle de fin du monde. Peut-être est-ce là un dernier hommage ? Qui saît... Doucement je me relève, sans ressentir la moindre courbature ni la moindre fatigue. Le vent s'est levé et le bruissement des branches de l'arbre qui m'a soutenu toute la nuit rythme mon parcours, d'un rythme solennel. Je marche, et chacun de mes pas me rapproche du but, de ma destinée, de la ville. Je rentre pour mieux partir, comme je me suis souvenu pour mieux oublier. Là réside tout le paradoxe de ma vie.


    J'atteins rapidemment une première route, qui me ramène peu à peu chez les hommes. La matinée est bien avancée quand je dépasse la première maison. Il semble n'y avoir personne, la plupart des gens doivent travailler. Je suis désormais loin de tout ça, loin de toutes ces choses si insignifiantes, et pourtant si présentes dans nos vies. Je reconnais ma rue, et la dépasse sans même songer à m'y engager, sans même y attacher la moindre importance. Mon chemin me rapproche du centre du village, mais je ne suis plus seul. Partout autour de moi, des gens sortent, marchent lentement avec moi, respectueusement et sans un mot. Ils savent, comme moi-même je sais, et je les connais tous, comme eux-même me connaissent, mais nous continuons dans le silence, sans un salut, sans rien d'autre. La procession prend bientôt une ampleur que je n'aurai jamais imaginée, il y a là rassemblée bien plus que la totalité des habitants du village qui m'a vu naître. Je suis une partie du Tout, et eux-tous forment une partie de moi-même, de ma vie. Ils s'arrêtent bientôt, mais moi je continue, et pénètre dans l'Eglise.

    Certains auraient pensé qu'en une telle occasion je me serai assis au premier rang, mais contre toute attente, je reste debout tout au fond, immobile, attentif à la moindre parole, au moindre chant, à la moindre prière... Là-bas devant parmi les visages connus, trois me sautent aux yeux : mes parents et mon frère sont là, enlacés comme si une tornade allait les emporter, comme si relâcher leur étreinte allait les précipiter dans l'oubli ou le désespoir le plus complet. Partout dans l'église, je retrouve ce même spectacle, seul témoin de ces yeux pleins de détresse et de colère, paradoxalement le seul à avoir réussi à prendre du recul devant tout ça, devant cette nouvelle, ce drame... De la cérémonie en elle-même, je n'arrive à saisir que quelques mots, émouvants, autant d'appels déchirants pour l'âme, ponctués de sanglots, de gémissements. Tout me semble cependant si lointain, si incohérent, si détaché de mon état d'esprit...

    Maintenant les deux cloches carillonent, de plus en plus décalées ; elles annoncent à chacun de nous la promiscuité de l'apothéose finale, du dernier adieu. Alors lentement, tous se lèvent et quittent l'église, reformant la longue procession avec les gens qui n'avaient pu rentrer, afin de se rendre dans le dernier lieu que je verrai jamais. Le pas est lent, cérémonieux, parfois laborieux dans la douleur. Au passage, j'aperçois sur un panneau, qui, comme un dernier hommage, ou même un clin d'oeil divin adresse ces deux mots gravés dans le bois à ceux qui ont encore la force de lever les yeux : Carpe Diem... Mais le chemin n'est pas long, et nous voilà arrivés. Nous passons l'un après l'autre l'arche qui marque l'entrée, et nous approchons de la grande croix. A nouveau, ils s'arrêtent, et je fais de même. Nous y sommes. Seuls quelques sanglots et quelques respirations difficiles viennent troubler le silence qui nous entoure désormais. Une larme perle sur ma joue droite, non pas de désespoir comme de nombreuses autres larmes alentours, mais de communion, de remerciement... Alors je sais ce qu'il me reste à faire.

    Doucement, indifférent à la foule devant moi, j'avance, tout droit, et les yeux fixés sur la grande croix centrale. A chacun de mes pas, la larme tombe un peu plus bas, passe sur mes lèvres, descends sur mon menton, et enfin, alors que je suis face à mon but, elle tombe, plus scintillante que jamais, achève sa course sur d'autres lèvres qui n'en sont pas vraiment d'autres. Là devant moi se trouve celui qui m'a accompagné toute ma vie ici-bas, et qui désormais ne pourra plus me suivre là où je vais. Doucement, je me prépare à l'ultime aventure qui vaut encore la peine d'être vécue, et, abandonnant là tous ces êtres tristes, je m'envole, libre et confiant, me retournant simplement afin mémoriser une dernière fois l'image de tous ces gens rassemblés autour de mon cercueil.

Par Quadehar
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Lundi 15 septembre 2008

Au bord du lac

 




       Prenons une scène banale de la vie quotidienne. Une quinzaine d'adolescents se sont retrouvés au lac, en un chaud après-midi d'août. Certains sont dans l'eau, d'autres restent à bronzer sur leur serviette étendue sur les galets tièdes et s'assoupissent, ou discutent ensemble. Le ciel est d'un bleu azuré, pas un nuage ne trouble l'horizon ; une brise tiède vient calmer les ardeurs de l'astre brillant et agiter les branches des quelques arbres qui bordent l'eau. Leur feuillage, pour ceux qui prennent le temps de l'admirer, forme un camaïeu de vert des plus agréables. Régulièrement, le cri d'une mouette vient ponctuer le bruit du vent et des vagues, des rires et des discussions, provoquant irrésistiblement quelques coups d'oeil en l'air. Il n'est nul besoin de préciser qu'une douce odeur saline apaise les sens, ou même que l'eau est limpide : vous l'aurez compris, le cadre est idyllique.
 

       Là, vers le centre, c'est moi, David ; je suis assis sur ma serviette, et je discute avec quelques amis de la dernière fête en date, qui fut particulièrement inoubliable. On évoque les moments les plus mémorables à grand renfort de rires et de remarques amusées, et les moins marquants également. Mais au delà de cette conversation, au plus profond de moi-même, je plane, je rêve, je me tiens en équilibre précaire sur la vague de bonheur qui a tout instant risque de me submerger, repoussant sans cesse la tentation d'y plonger et de m'y oublier. Pris d'une impulsion subite, je me lève et cours me jeter à l'eau, indifférent à l'assaut lancinant des galets sous mes pieds nus. L'onde est fraîche ; et sans l'être excessivement, cette brusque baisse de température est accueilli avec un grand frisson de plaisir par mon corps. Réorientant les épaules, j'émerge à la surface et secoue la tête, envoyant de-ci de-là de multiples gouttelettes scintillantes. Sans me retourner, je plonge à nouveau vers le large, nageant au maximum sous l'eau, savourant pleinement la sensation de bien-être qui me submerge, et la conquête d'une nouvelle dimension. Après quelques dizaines de mètres parcourus, je me retourne et repars vers la rive, le corps bien réveillé et alerte. Trébuchant légèrement sur les galets, je sors et passe rapidement la serviette sur mon torse mouillé. Ceux avec qui je discutais sont partis entre-temps jouer au volley. Tant mieux, je préfère être seul pour repenser à...
 

«  Hey ! Alors, comment ça va ?

- Ben super, super top même, et toi ?

- Ça va... »

       Je fixe l'arrivante en attendant la suite, un sourire neutre au bout des lèvres. De la fréquence de nos conversations ces derniers temps, j'en déduis qu'elle n'est pas là simplement pour s'enquérir de mon état. Mon accueil la trouble légèrement, et elle hésite un instant, portant sa main aux doigts fins et longs à mi-hauteur de sa joue avant de la refermer et de la descendre au niveau de ses hanches. Je contemple un instant pensivement sa silhouette aux formes séduisantes sans la voir, puis reporte mon attention sur son visage. Derrière ses mèches au teint blond foncé, son regard me fixe soudain d'un air décidé. Lâchant un léger soupir presqu'inaudible, elle semble se jeter à l'eau :

« Écoute David, j'ai quelques questions à te poser. Bingo ! Quant à la teneur de ces questions, j'avoue qu'elle m'échappe complètement.

- Je vois... Vas-y, pose-les.

- Tu parles pas mal à Sandrine ces derniers temps, non ?

- C'est... plus ou moins le cas, oui. Je reste prudent, mais je commence à deviner quelle sera sa première question.

- Est-ce que tu saurais... Légère hésitation. Qu'est-ce qu'elle a exactement ces temps ? On raconte des trucs, on dit que...

- Je sais très bien ce que disent les rumeurs, c'est mon métier. Sandrine est ton amie, or tu ne lui a pas demandé directement. On sait tous deux pertinemment pourquoi tu préfères t'adresser à moi plutôt qu'à elle... Tu veux savoir si ce qu'on dit est vrai ? Je collectionne les vérités, mais ne compte par sur moi pour te livrer celle-ci ! »
 

       Elle est surprise de ma réaction, cela se lit sur son visage, à la façon dont ses deux fossettes se plissent, à la façon dont ses cils papillonnent. D'habitude, j'aurais usé de moins de franchise et de plus de délicatesse – de tact même. Mais tout cela me semble si futile aujourd'hui ! Et puis elle ne se vexera pas : elle a d'autres questions à me soumettre. Mon analyse semble bonne, puisqu'ayant repris contenance, elle poursuit :

«  Ok, je comprends. Faux. Elle semble si abattue ces derniers temps, si bizarre... Je m'inquiétais simplement pour elle. Faux. Mais vous avez l'air d'être de plus en plus proches non ? C'est cool ça ! »
 

       Nous y voilà, deuxième question à peine dissimulée. Je réponds sèchement, sans me départir de mon sourire, et fixant le vert de ses yeux, afin de m'assurer que mon message restera gravé dans son esprit : « Si tu fais référence à une quelconque possibilité qu'on sorte ensemble elle et moi, alors c'est non. Définitivement. Quant à une vraie amitié, ça me semble également exclu. Du moins pour l'instant. »

       Encore une fois, Sonia semble désarçonnée. Je viens tout juste de tuer dans l'oeuf son deuxième espoir d'avoir un ragot qu'elle aurait pris plaisir à faire circuler. Elle ne part pas, ce qui m'indique qu'elle a sans doute d'autres questions en réserve, qu'elle tient à poser malgré la froideur de mes réponses. Encore un léger silence, qu'elle semble trouver embarrassant. J'en profite pour détailler sa posture. Son corps est positionné légèrement en retrait : elle est sur la défensive, elle a sans doute remarqué que j'avais compris là raison de sa présence, à savoir simplement assouvir sa soif de commérages et d'intrigues de basse-cours. Elle sait quelle image j'ai d'elle à ce moment précis et elle en a peur. Un esprit si laid dans un si beau corps, quel gâchis ! Son regard est maintenant légèrement fuyant, alors qu'il était fixe et résolu au début de la conversation. Encore une réponse et elle partira. Tant mieux. Sa bouche s'entrouvre une nouvelle fois alors qu'elle inspire et prend la parole :

« Ah ok... On dirait pas pourtant ! Bon, une dernière question puis je te laisse, tu n'as pas l'air d'aller super bien. Ma foi, il faut reconnaître que la sienne, de foi, est mauvaise. Qu'est-ce que tu penses du nouveau copain d'Elicia ?

- C'est un mec génial ! Je réponds sans hésiter. Du peu que je le connais, il m'a l'air honnête, sympathique - marrant sans doute - et surtout follement amoureux, c'est le principal. Ils vont bien ensemble. Mon sourire se fait franc et chaleureux. J'ai hâte de le connaître mieux, ça va apporter un peu de sang neuf ! »

       Sonia fait la moue. Elle est encore plus belle comme ça, mais je ne m'y attache pas. Son dernier espoir de ragot vient de s'envoler. Si elle savait à quel point ses intentions sont limpides ! Je suis las des ces commérages et de ces coups dans le dos. De toutes ces futilités avilissantes, ces préoccupations qui, au final ne servent à rien. Poupée Sonia est une coquille vide, une de plus. Remplie d'ombre, vide de vie ; je préfère être heureux. Je me retourne vers le couple dont il est question. Le soleil semble plus brillant autour d'eux. Ils sont là, mais ne sont pas là : ils sont dans leur bulle, enlacés à l'écart du monde. Leur rire résonne comme étrangement pur, et en même temps étrangement lointain. Elle le taquine, il sourit avec tendresse ; c'est aussi simple que ça le bonheur. Devant mon mutisme, Sonia s'éloigne sur un nouveau soupir. Moi, je les regarde toujours, et sans m'en rendre compte, ce n'est plus leurs deux visages que je vois, mais le mien et celui de la fille qui habite mon coeur. Une bouffée de joie vient perturber mon équilibre précaire et me projette tout droit sur cette vague de félicité dans laquelle je me retiens de plonger depuis deux jours. Tout lien à la réalité se coupe, je m'immerge sans chercher à remonter, je savoure la déferlante d'image et cette sensation de vie, d'euphorie et d'ivresse. Plus rien n'a d'importance. Si, Elle. Son image, sa voix, son rire, ses mots, ses yeux, son parfum, sa peau. L'essence même de son être. Flash-back.


       C'était le premier jour du reste de ma vie, mais je ne le savais pas encore. Malgré une légère fatigue, j'avais tout de même décidé de me rendre à une fête organisée au bord du lac. Je m'était habillé de façon plutôt décontractée, avec une chemise en coton à manches courtes et un jean. Bien que le soleil n'ait pas encore totalement disparu à l'horizon, l'endroit était déjà très animé et la soirée promettait d'être divertissante. J'ai rejoint mes amis et nous avons discuté un bon moment, un verre à la main, une conversation enthousiaste et insouciante comme, semble-t-il, seuls les jeunes sont capables d'en tenir. Sans doute avons-nous été un moment sur la piste de danse après ça, avant de nous rendre au bord de l'eau, sur les rochers, afin de contempler les feux d'artifice. J'avoue que jusqu'au début des feux, ma mémoire est peu précise. Après, en revanche, elle a la netteté d'une bande vidéo préservée de l'usure du temps. Alors que je venais de lever les yeux vers le spectacle aérien, une personne passa dans mon champ de vision, attirant mon regard vers le bas. Je mis plusieurs secondes à la reconnaître. Il s'agissait de Clara, une fille que j'avais connue et perdue de vue quelques années auparavant. Dire qu'elle avait changé est un euphémisme. Il n'y avait plus trace de sa silhouette autrefois enfantine ; son corps avait pris la maturité qui sied tant aux femmes, et même bien davantage, tant ses courbes inspiraient harmonie et provocante volupté. Changement le plus marquant, sa chevelure autrefois brun cuivré arborait désormais un blond parfait. Les traits de son visage s'étaient affinés et offraient maintenant une image fidèle de la perfection froide et altière ; son allure et son maintien avaient gagné en prestance. Sous le coup de la surprise, je restai figé une longue minute à la fixer, alors même qu'elle m'avait dépassé depuis un moment, avec la légèreté de l'ange qu'elle semblait être.

       Mais en fait d'ange, je devais m'apercevoir qu'elle n'en était qu'une pâle copie. En effet, quand je fis la connaissance de celle qui allait changer mon existence, un peu plus tard dans la soirée, le paradis sembla s'ouvrir devant moi. Elle répondait au nom de Camille, et n'était pas plus belle que Clara, loin de là. Mais elle semblait illuminée de l'intérieur, d'une lumière douce et rassurante, chaleureuse et attirante tout à la fois. Elle était jolie, non pas de cette beauté provocante et hautaine propre à Clara, mais de cette beauté fragile et innocente, de cette candeur fraîche et involontaire qu'ont les plus douces personnes. Son charme tenait autant à son apparence qu'à sa personnalité, et j'eus la certitude absolue qu'à nul autre elle n'apparaissait pareille qu'à moi, que je la voyais ainsi car elle était mon parfait complément. Et pourtant, comment pouvaient-ils passer devant elle en ne lui accordant guère qu'un regard admiratif, et non un regard empreint de dévotion et de passion ? Comment pouvaient-ils demeurer insensibles à la perfection incarnée ? Nous discutâmes pendant tout au plus trois courts quarts d'heure avant qu'elle ne parte. Trois quarts d'heure parfaits.

       Le vent se lève progressivement sur le lac, me ramenant trop tôt à la réalité du monde qui m'entoure, alors que dans mon esprit, doucement, Camille se retourne et part vers un ailleurs trop lointain. Le soleil brille encore, mais la journée semble toucher à sa fin ; le vert des arbres s'assombrit, et les premiers amis commencent à partir : il fait froid. Je salue machinalement, accompagnant chaque mot par un sourire absent. Absent, je le suis en effet, mais d'une façon que peu pourraient comprendre. Tout va bien, mais il manque l'essentiel ; c'est un rêve sans consistance. Malgré le peu de clarté, j'aperçois les nuages qui se profilent au loin. Maintenant, tous sont partis mais je ne bouge pas, je reste là et je regarde les eaux calmes et sombres. Apparaît la nuit, s'éclaire la lune ; apparaissent les étoiles, débute leur symphonie céleste. Le vent s'y accorde, l'accompagne, la sublime, bientôt suivi par les habitants de la nuit qui stridulent en rythme. La symphonie prend de l'ampleur, et sans perdre de sa douceur, s'élève entre les arbres, se mêle à leur sève, passe leur feuillage et s'élance à l'assaut du ciel. Mes oreilles s'ouvrent, mes yeux se ferment.

 

Harmonie dans la trame du monde,
Lien étiré dans son entier,
Je t'attends.

Par Quadehar
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Mardi 13 janvier 2009

Lui

Lui


Lui, c'est un homme comme les autres, si on peut appeler homme un garçon tout juste majeur. Il a sa personnalité, ses qualités comme ses défauts, ses convictions et ses complexes. Il est doué, du moins c'est ce qu'on dit ; qu'est-ce qu'être doué ? Il l'ignore. Lui, ce qu'il sait, c'est ce qu'il vit, les désillusions successives qu'offrent la vie, parsemées ici et là de quelques bonheurs éphémères. Il sait ses principaux défauts et ignore ses qualités. Un homme normal, si du haut de ses dix-huit ans on peut le qualifier d'homme. Lui aussi il rêve, rêve et rêve encore, rêve sa vie sans vivre ses rêves. Il s'imagine des moments parfaits, pousse l'idéalisme dans ses derniers retranchements - il est toujours trop idéaliste, il le sait - et savoure ces moments qui ne se réaliseront pas, pour la plupart. Il s'interroge beaucoup, a même l'habitude de repasser dans sa tête les scènes de son passé, sans cesse, cherchant à comprendre, expliquer, interpréter. Et il y parvient, il comprend son passé mais néglige le présent. A ce niveau là, sans doute, ce n'est pas un homme normal - si l'on peut nommer "homme" un garçon de dix-huit ans. Mais qu'importe ? Chacun ses spécificités. Mais il déduit tant et si bien que chaque chose prend un sens, certaines même qui n'en avaient pas. C'est une de ses forces, mais quelle force possède le passé sur le présent ? Les philosophes se trompent, apprendre de ses erreurs n'est pas suffisant. Son autre force est complémentaire, il a l'art de l'information. Celui d'être au courant de tout - ou du moins du plus important -, de savoir relier et utiliser efficacement ces données. Utile pour aider les autres, il n'en profite pas lui-même. Lui, il se cherche un but, une motivation, quelque chose qui justifierait tout ça, c'est en tout cas ce qu'il se dit dans ses moments de philosophe. Tout le monde les traverse, ces moments, ces instants où toute la sagesse du monde semble nous appartenir, bien que de sagesse nous n'en portions alors que le poids. On relativise, on se trouve petit face à l'immensité de - qu'en sait-il - le ciel ? l'univers ? Qu'importe, le sentiment est là et on le vit, on voit les choses sous un nouvel angle, tout est calme, comme hors du temps. Sa motivation, il la trouve parfois, que ce soit une ambition, une envie, ou même une fille - eh c'est un homme comme les autres ! Ou serait-ce un garçon ? Mais de motivation constante il n'en trouve pas ; il veut c'est certain mais que veut-il ? Il se voit juste et bon, mais comment savoir ? Il s'imagine gentil, digne de confiance et d'amitié, mais ça ne veut rien dire : chacun se croit bon. Lui en est arrivé à penser que tout le monde l'est effectivement, et jamais encore il n'a remis en question cette déduction. Il a ses ennemis personnels, mais ceux-ci eux-même ne sont pas méchants ; ils ont leurs propres amis et des caractères incompatibles, voilà tout. Il prête une grande valeur à l'amitié, mais tous ne lui rendent pas, qu'importe ? Il préfère s'occuper des autres ; c'est un homme ordinaire somme toute - ou bien est-on encore un garçon juste après sa majorité ?


Lui, il s'interroge encore et encore. Fait-il les bons choix ? Quelles en seront les conséquences ? Est-il ce qu'il voudrait être ? Parfois oui, souvent non. Il est dépassé par ce qu'il vit, il voudrait s'échapper, trouver un moyen de vivre simplement. Mais n'a-t-il pas pris goût à cette vie compliquée, à se jouer des intrigues insignifiantes qui s'y trament tant et plus, à manipuler toujours plus efficacement les informations ? Peut-être, il ne sait pas trop ; il aspire tout de même à une vie toute simple emplie de bonheur. Sans aucun cliché ; lui il a horreur des clichés, autant dire qu'il les évite tant qu'il peut - il n'aurait pas dû parfois. Regrets. A vivre dans le passé, lui il en a. Des légers, des profonds, des scènes qu'il aurait aimé n'avoir jamais vécues, d'autres qu'il déplore mais jure nécessaires ; c'est que celles-là ont influencé sa vie, et qu'il y tient à son histoire, tous les hommes y tiennent ! Mais peut-être est-il toujours un garçon ? Qu'est-ce qu'un garçon ? Qu'est-ce qu'un homme ? Lui, encore, il se pose cette question, elle tourbillonne dans sa tête. Lui, il prend le couteau qui est posé non loin sur son bureau, ce couteau gravé de son nom dont il est si fier du tranchant. Perdu dans ses pensées, il fixe le reflet argenté qui lentement s'approche de lui, puis qui s'éloigne de nouveau, en direction de son poignet gauche. Le soleil s'y reflète de façon presque hypnotique, irisant la peau de reflets mordorés. Lui les contemple, suit leur course, joue avec. La lame descend de nouveau, jusqu'à toucher la chair, exercer une pression, là, juste au-dessus des veines qui ressortent. La voilà qui glisse silencieusement sur toute la largeur de la peau, traçant un fin sillon blanc, avant de se relever, comme se relèverait un rideau sur la scène finale. Lui, il sourit doucement. C'est que le sillon ne virera pas au rouge, il n'a pas appuyé assez pour entailler la peau ; il n'y a même jamais songé : il pense à tout autre chose. Les hommes ne redeviennent-ils pas tous garçons devant la mort ?
Par Quadehar
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